Questions aux artistes

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De : Marie-José Malis
Date : 1er mai 2017 09:58:45

A : Jérôme Bel, Julie Berès et Kevin Keiss, Sergio Boris, Olivier Coulon-Jablonka, Franck Dimech, Monika Gintersdorfer, Nicolas Liautard, Ahmed Madani, Phia Ménard, Magali Montoya, Marion Siéfert, Catherine Umbdenstock, Métilde Weyergans et Samuel Hercule

Bonjour,
En vue de la préparation de notre brochure de saison, nous vous adressons une série de questions. Elles sont les mêmes pour tous. Elles visent l'énergie du manifeste et peut-être vous surprendront-elles (un peu). Elles espèrent composer un état de notre, de nos, « discipline(s) » et de nos émotions face à elle. J'avoue que c'est ainsi que je vous vois et c'est pourquoi je me suis permis de vous proposer ce petit exercice: comme des gens fidèles à l'exigence aussi de ce que furent les avant-gardes,  à la question du nouveau beau et qui se demandent comment faire entrer de l'air dans la pièce ? de leur art ? de notre condition présente ?  Et au fond, j'aimerais que cette brochure puisse se lire ainsi, comme le concentré aussi de ce que fut un temps de notre art, de nos désirs en lui, recueilli dans ce théâtre de La Commune. Ainsi, avec l'énergie des idiots qui débutent, je ne désespère pas d'atteindre un peu d'émotion ou de réel vital à travers ce type de documents qui n'en demande pas tant!
Je suis assez impressionnée de vous écrire ce mot. Je commence ainsi à dire officiellement mon admiration et ma joie. Et ma timidité.
Vous l'avez compris, je vous demande d'essayer de répondre à ces questions. Comme vous le voudrez, tout sera bon à prendre, du laconisme à la dissertation, des désinvoltures à la gravité, et tous les media du monde : on ne va pas se gêner.

Je vous dis merci.
Et vous salue bien,
Marie-José, mai 2017

 

I
Est-ce que tu fais du théâtre ?
réponse a) Oui
réponse b) Non

II
Si réponse a) Que veux-tu de lui ?
Si réponse b) Qu’est-ce que tu ne veux plus de lui ?
(on est autorisé à répondre aux deux !)

III
« On traverse un tunnel – l’époque », disait Mallarmé.
Qu’est-ce qui bouche le désir ?
Comment tu le débouches ?

IV
L’Amour ? La Beauté ?
Tu les cherches encore ?
Y a-t-il un endroit du monde où tu les accroches ?

A la Commune
Artiste associé
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Jérôme Bel

I
Est-ce que tu fais du théâtre ?
a) oui                         b) non

Oui.

II
réponse a) : Que veux-tu de lui ?

Qu’il sauve le monde.
réponse b) : Qu’est-ce que tu ne veux plus de lui ?
Qu’il me répète les mêmes choses.

III
« On traverse un tunnel - l’époque », disait Mallarmé.
Qu’est-ce qui bouche le désir ?

La culture.
Comment tu le débouches ?
L’art.

IV
L’Amour ? La Beauté ? Tu les cherches encore ? Y a-t-il un endroit du monde où tu les accroches ?

Je les décroche ! L’amour et la beauté sont trop galvaudés, ils empêchent de penser, je ne les utilise jamais, j’utilise d’autres mots : émancipation, singularité, subjectivation, événement, performativité…

A la Commune
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Julie Berès

I
Est-ce que tu fais du théâtre ?

réponse a) Oui
 réponse b) Non
a) et b)

On se dit que le théâtre « nous fait », nous « défait » aussi bien, plutôt qu’on ne le « fait ». Et que si on le fait, quand « on le fait », quand « on en fait », c’est à plusieurs, c’est ensemble. Nécessairement. Que seul, finalement, ça n’est pas envisageable. Que c’est en parlant, en se parlant que la pensée surgit, s’édifie, tâtonne, s’effondre, résonne, s’ouvre.

II
Si réponse a) Que veux-tu de lui ?

Qu’est-ce qu’on veut ? Qu’est-ce qu’on lui veut ? Qu’il nous permette de penser à nouveau. De se dépenser. De se délocaliser, se déplacer de/dans notre pensée.
Qu’il nous insuffle une autre énergie. En grec ancien on dit « thumos », l’énergie vitale.
À chaque fois que je m’assois au théâtre, avant la représentation : j’espère. J’adore ce moment. Ce moment de tous les possibles. De l’attente de tous les possibles avec la certitude que c’est possible. 

III
« On traverse un tunnel – l’époque », disait Mallarmé.
 Qu’est-ce qui bouche le désir ? 
Comment tu le débouches ?

Mallarmé dit aussi « Il faut redonner du sens aux vieux mots fatigués de la tribu ». J’ai souvent la sensation que ce sont les définitions galvaudées des mots qui nous éloignent de leur substance sensible.
Comment pouvons-nous nous défendre de cette « réalité débordante, qui revient nous assiéger au plus profond de nous-mêmes » pour reprendre les termes d’Annie Le Brun ? Par exemple, quand on relit ou réentend le monologue de Nova et de la beauté de Par les villages de Handke, on a la sensation d’être moins seuls en entendant ces paroles. D’être « armés » à nouveau contre la solitude.

IV
L’Amour ? La Beauté ? 
Tu les cherches encore ? 
Y a-t-il un endroit du monde où tu les accroches ?

Je pense souvent à quelque chose qui pourrait être une sorte de métaphysique positive. Le Bon, le Beau. Ces concepts tellement galvaudés qu’on ne sait plus ce qu’ils veulent dire, ce qu’on voudrait même en dire. Mais savoir, absolument, qu’on ne veut plus de la déclaration sans cesse répétée de la lente et fatale agonie collective. Tenter de regarder autrement, de changer d’échelle. Voir le minuscule. L’interstice. L’enténébré. Le tremblant.
En allemand on dit « Umnachtung », on traduit souvent ce mot par « folie » mais il n’a rien de clinique. On pourrait traduire ça par « Rentrer dans la nuit en se modifiant ». Sortir de la grand’route de l’idéologie collective. L’injonction au bonheur normé. Et s’étonner.

 

A la Commune
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Sergio Boris

I
Est-ce que tu fais du théâtre ?

a) oui                         b) non
a) Oui.

II
Si respuesta a) : Que es lo que quieres de el ?

Que el cuerpo del actor logre pegar el salto saliendo del dominio de las ideas y la literatura.
Que le corps de l'acteur parvienne à faire le saut pour s'affranchir de la domination des idées et de la littérature.

III
« On traverse un tunnel - l’époque », disait Mallarmé.
Qu’est-ce qui bouche le désir ?

Las corporaciones empresariales, mediáticas, judiciales y religiosas que forman opinión pública alrededor del ideal burgues exhibiendo su mayor logro : el pobre de derecha.
Les grandes entreprises financières, médiatiques, juridiques et religieuses, qui créent une opinion publique guidée par l’idéal bourgeois, étalant ainsi leur plus grande réussite : le vote des pauvres à droite.
Comment tu le débouches ?
El hambre que anida en los sueños colectivos.
La rage qui réside dans les rêves collectifs 

IV
L'amour ? La beauté ? Tu les cherches encore ?

Toujours.
Y a t il un endroit du monde où tu les accroches ?
Dans le regard.

A la Commune
Artiste associé
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Olivier Coulon-Jablonka

I
Est-ce que tu fais du théâtre ?

Oui   

II
Que veux-tu de lui ?

Qu’il éclaire les ténèbres de notre temps présent. Cette lumière est forcément vacillante et menacée. J’aime l’image, empruntée à l’astrophysique, que certains astres disparaissant, continuent à scintiller aujourd’hui. Comme des voyageurs qui cherchent à s’orienter, nous avons besoin des grands textes du passé qui nous donnent force et courage. En retour, nous ne devons pas craindre de regarder cette obscurité du temps présent, qui libérée des fausses lumières du siècle, prend un nouvel éclat.

Qu’est-ce que tu ne veux plus de lui ?
(on est autorisé à répondre aux deux !)
Je n’entre jamais au théâtre comme dans un musée de choses mortes et glacées.

III
« Nous devons traverser un tunnel : l’époque », disait Mallarmé.
Qu’est-ce qui bouche le désir ?

La croyance qu’il n’y a pas d’issue, un seul monde possible, le nôtre. Mais celui-ci aussi est destiné à finir.
Comment tu le débouches ?
Je creuse patiemment avec ce que j’ai sous la main, une petite cuillère par exemple, comme dans le film de Jacques Becker, « Le Trou ».

IV
L’Amour ? La Beauté ? Tu les cherches encore ? Y a-t-il un endroit du monde où tu les accroches ?

Je me souviens des enfants qui jouent et transforment tout ce qu’ils touchent.
L’amour, la beauté, je les trouve au théâtre quand je regarde les acteurs au travail. Dans la vie c’est parfois plus difficile. Nous ressemblons à ces personnages d’Andersen qui ont reçu dans l’œil un petit éclat de miroir qui déforme la vision. Mais comme pour les personnages du conte, la beauté nous surprend toujours quand on croit en avoir fini avec elle.

A la Commune
conçu et mis en scène par Olivier Coulon-Jablonka
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Franck Dimech

I
Est-ce que tu fais du théâtre ?

oui.

II
Que veux-tu de lui ?

Qu’il nous ouvre la tête.
Qu’est-ce que tu ne veux plus de lui ?
Qu’il nous lasse.

III
« On traverse un tunnel - l’époque », disait Mallarmé.
Qu’est-ce qui bouche le désir ?

La bêtise. L’ostracisme. Les impunités.
Comment tu le débouches ?
Je ne sais pas. J’essaye des trucs. Nous risquons nos trouvailles. Nous recyclons nos mélancolies.

IV
L’Amour ? La Beauté ? Tu les cherches encore ? Y-a-t-il un endroit du monde où tu les accroches ?

Je ne cherche ni l’Amour ni la Beauté, je les trouve. Dans les œuvres que je monte, chez Maeterlinck, Claudel, Hervé Guibert entre autres. Dans celles que j’admire, les films de Cassavetes, les spectacles de Pesenti et ceux de Régy, dans les romans de Dostoïevski. Dans la présence et l’engagement des acteurs et des artistes avec lesquels je travaille.
Je n’accroche rien, je décroche.   

 

A la Commune
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Monika Gintersdorfer

I
Est-ce que tu fais du théâtre ?
a) oui b) non

oui - es hat etwas gedauert, bis ich den Mut hatte von Theaterwissenschaftlichen Studien zur Dramaturgie und dann zur Regie zu kommen
oui - cela a pris un certain temps jusqu'à ce que j'ai le courage de passer des études théâtrales universitaires à la dramaturgie pour arriver à la mise en scène

II
réponse a) : Que veux-tu de lui ?
réponse b) : Qu’est-ce que tu ne veux plus de lui ?
(on est autorisé à répondre aux deux !)

Theater wird häufig lokal gedacht, bezogen auf die Stadt, die einheimische Sprache und Kulturtradition, wir arbeiten an einem transnationalen Theater, das Verbindungen über Ländergrenzen hinweg schafft und ständig auf neue Auftrittssituationen reagiert. Es soll freie Rede ermöglichen und noch nicht gekannte Formhybride erschaffen.
Le théâtre est souvent pensé localement, en référence à la ville, la langue et la tradition culturelle locales, nous travaillons à un théâtre transnational, qui crée des liens au-delà des frontières entre les pays et qui réagit toujours à des situations de représentation différentes. Il doit rendre possible un discours libre et créer des formes hybrides inconnues.

Si réponse b) Qu’est-ce que tu ne veux plus de lui ? (on est autorisé à répondre aux deux !)
Perfektion, vorherbestimmte Abläufe, die eintrainiert werden, kalkulierte Effekte
La perfection, les déroulements prédéterminés, qui ont été acquis par un entrainement, les effets calculés

III
« On traverse un tunnel - l’époque », disait Mallarmé. Qu’est-ce qui bouche le désir ?

die omnipräsente Verwaltung, die Überwachung und Gleichschaltung aller Abläufe, Zwang zur Selbstdarstellung und Eigenwerbung
L’administration, la gestion omniprésente, la surveillance et la mise au pas de l’ensemble des processus, l'obligation à l'auto-représentation et l'auto-promotion.
Comment tu le débouches ?
Paradoxe Konstellationen eingehen
Oser aborder des constellations paradoxales

IV
L’Amour ? La Beauté ? Tu les cherches encore ? Y a-t-il un endroit du monde où tu les accroches ?

Liebe und Schönheit kommen als Begriffe in unserer Arbeit nicht vor, auf der Bühne geht es um Analyse, Spekulation und physische Intelligenz. Aber um die ganze Sache aufrechtzuerhalten, Aufenthaltsgenehmigungen, Visa, Wohnungen, Krankenversicherungen, Förderungen zu besorgen, ist so etwas wie Liebe notwendig, die einen weiter antreibt.
Ohne eine zugrundeliegende Liebe zu den Teilnehmenden und den Themen stellt sich Überdruss und Arroganz ein, sie verhindern auf persönlicher und politischer Ebene Annäherung und Veränderung. Schönheit ist schwer zu planen, sie entsteht manchmal für einen Moment während der Performances. Schönheit, die man sehen kann, hat mich immer interessiert, früher wollte ich häufig das Licht nicht ausmachen, damit ich noch länger sehen kann. Eine visuelle Gier.
L'amour et la beauté ne sont pas des termes présents dans notre travail, sur la scène il est question d'analyse, de spéculation et d'intelligence physique. Mais pour arriver à ce que tout cet ensemble continue à tenir debout, pour obtenir autorisations de séjour, visas, logements, assurances maladies, subventions, une chose comme l'amour est nécessaire, qui continue à nous pousser de l'avant. Sans un amour fondamental pour les participants et les thèmes, arrivent l'ennui et l'arrogance, ils empêchent les rapprochements et les changements sur le plan personnel et politique. La beauté est difficile à planifier, elle se crée parfois pour un instant pendant les performances. La beauté que l'on peut voir, m'a toujours intéressée, avant, souvent, je ne voulais pas éteindre la lumière pour pouvoir voir encore plus longtemps. Une avidité visuelle.

A la Commune
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Nicolas Liautard

I
Est-ce que tu fais du théâtre ?
a)Oui b)Non

Parfois je réponds oui, parfois, non, mais la vérité est que je ne sais pas

II
réponse a) : Que veux-tu de lui ?
réponse b) : Qu’est-ce que tu ne veux plus de lui ?
(on est autorisé à répondre aux deux !)

Parfois je veux modifier le temps, parfois je veux résoudre l’équation impossible qui existe entre l’individu et le groupe, parfois je veux juste être superficiel. Je ne veux plus qu’il soit une perte de temps, un endroit où l’on se pavane. Je ne veux plus la couleur mais la nuance, je ne veux plus la force mais la fragilité. Je ne veux plus qu’il m’explique, je n’ai rien à expliquer moi-même parce qu’en vérité je ne sais pas, et lui non plus d’ailleurs.

III
« On traverse un tunnel - l’époque », disait Mallarmé. Qu’est-ce qui bouche le désir ? Comment tu le débouches ?

Je ne sais pas, je ne comprends pas la question

IV
L’Amour ? La Beauté ? Tu les cherches encore ? Y a-t-il un endroit du monde où tu les accroches ?

Je ne les cherche plus, les ayant trouvés. Je ne les accroche pas, il n’y a pas de crochet.

A la Commune
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Ahmed Madani

I
Est-ce que tu fais du théâtre ?
réponse a)Oui

réponse b)Non

Non, je mets les mains dans le cambouis. C’est mon principal mérite d’après ce qu’a écrit Jean-Pierre Thibaudat, un monsieur aux mains propres, dans Libé en 1995 à propos de ma pièce Rapt qui mettait en scène un couple de RMistes. À l’époque sa vision de mon travail condescendante et aristocratique m’avait blessé et franchement j’ai eu très envie d’aller déverser 10 litres de cambouis à la rédaction de Libé. Mais le temps a passé et je suis à présent honoré qu’il ait parlé de ma démarche en ces termes. La situation sociale n’a pas changé, ceux qui ne vont pas au théâtre sont encore plus nombreux, et donc pour les rencontrer, je continue à me salir les mains dans la joie et avec le cœur léger.

II
réponse a) : Que veux-tu de lui ?
réponse b) : Qu’est-ce que tu ne veux plus de lui ?

(on est autorisé à répondre aux deux !)
réponse a) : Qu’il reste la propriété exclusive d’un petit groupe de privilégiés.
réponse b) : Ce que je veux du théâtre
Qu’il mette un peu plus de cambouis sur les mains de ceux qui le font.

III
« On traverse un tunnel – l’époque », disait Mallarmé.
Qu’est-ce qui bouche le désir ?
Comment tu le débouches ?

Ce qui bouche le désir c’est la propreté  qui se déploie partout autour de nous et de plus en plus à l’intérieur de nous. Une propreté lisse, froide, sans aspérité, sans saveur, qui a la forme d’un large sourire sur une affiche électorale : Votez pour moi, je suis là pour veiller sur vous. Mes amis sont avec moi, pour vous protéger de la barbarie, ils bâtissent autour de chaque ville de hauts remparts, ils s’appellent : KFC, MacDo, Flunch, Pizza Hut, Leroy-Merlin, Auchan, Intermarché, Darty, Mercédès, Renault, Leclerc, Boulanger, Amazon, Google, Facebook.
Pour déboucher le désir, il faut anéantir la fatalité qui cultive l’impuissance. La poésie est le moyen que j’utilise, mais les westerns nous démontrent qu’elle n’est jamais très efficace face à une bonne Winchester.

IV
L’Amour ? La Beauté ? 
Tu les cherches encore ?
 Y a-t-il un endroit du monde où tu les accroches ?

L’amour et la beauté, je ne les cherche pas, je les trouve chaque jour dans les personnes qui me sont chères, celles avec qui je travaille, celles que je rencontre dans une ville de passage, celles que je croise dans une rue, un train, un métro. Il me suffit de tendre l’oreille, de jeter un regard, d’être un peu attentif et je reçois amour et beauté sans faire le moindre effort. Je les accroche à ma page blanche pour qu’un jour, sur la scène d’un théâtre pousse, une fleur de cambouis.

 

A la Commune
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Phia Ménard

I
Est-ce que tu fais du théâtre ?

Oui, une sorte de théâtre…

II
Que veux-tu de lui ?

Je lui en veux avant toutes choses.
Je lui en veux d’échouer à transformer le monde. À penser qu’il n’a jamais eu cette volonté… Raconter des histoires, l’Histoire, décrire nos erreurs, nos impasses, tenter d’imaginer nos avenirs et toujours pas de résultats : mauvais élève quoi !
Je veux d’un théâtre où les formes sont indéfinies, libérées de toutes les conventions. Je veux d’un théâtre comme on découvre une grotte où de l’ombre apparaît l’inconscient, où les peintures et les graffitis se font suite. C’est en cela que je « nous » reproche d’échouer à faire du théâtre une nourriture nécessaire à la majorité du monde. Je veux de lui qu’il m’empêche de me satisfaire d’être seule et m’oblige à me rappeler que l’autre est un monde à savourer.

III
« On traverse un tunnel - l’époque », disait Mallarmé. Qu’est-ce qui bouche le désir ?

L’oubli et la facilité !
L’oubli de notre insignifiance à l’échelle du cosmos. Une volonté farouche à effacer toutes traces de notre animalité et les nier dès l’enfance.
La facilité à la complaisance, à croire les beaux princes autant que les vœux pieux. À se contenter d’un résumé plutôt que d’éprouver nos impatiences.

Comment tu le débouches ?
Je refuse l’humiliation du « There is no alternative » en ouvrant les portes à l’inconnue.
Je cherche l’autre, j’évite la morsure de la nostalgie, je me dévêts de l’apparence, je refuse la sacralisation. Je joue à Monroe au passage du vent sous ma robe, j’adore sentir mes pieds perdre le sol et enfin je bannis les théâtres sans bar.

IV L’Amour ? La Beauté ? Tu les cherches encore ? Y-a-t-il un endroit du monde où tu les accroches ?
Amour et Beauté sont épuisés, vidés, violés, vendus, glorifiés, standardisés… «  VIVRE L’AMOUR SAUVAGE »,  «  VIVRE LA BEAUTÉ INDOMPTÉE », ce sont les mots inscrits sur ma pancarte, celle que je trimbale de manifestations en manifeste, sans ponctuation, juste libres comme arrachés au récit pour être jetés au regard. Et si le vent ou la police me les retirent, j’inscris ces désirs sur ma peau au stylo à bille (je ne les tatoue pas), pour être obligée de les réécrire après chaque douche et ne pas les oublier !

A la Commune
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Magali Montoya

I
Est-ce que tu fais du théâtre ?
a)oui 
 b)non

a) Oui,
Je l’ai rencontré presque par hasard et je ne l’ai plus quitté.
J’en fais au moins de trois manières
- en interprète, un corps, une voix, passeuse d’un auteur, servante du plateau
- de cette place nommée metteure en scène, j’essaie de lui donner une forme partageable
- en spectatrice, les spectateurs font le théâtre, le reçoivent, le prolongent, l’augmentent de leur regard, justifient la nécessité brulante de cet art vivant

II
Si réponse a) Que veux-tu de lui ?

qu’il demeure ce lieu où des gens se rassemblent
qu’il renouvelle le désir blessé par les temps,
qu’il redonne un corps à l’espoir,
qu’il soit un appel d’air,
qu’il me préserve du bruit du monde
qu’il résiste à l’air du temps
          qu’il soit cet instant suspendu à nul autre pareil
qu’il me donne les outils d’une compréhension     
qu’il pense le passé, regarde l’avenir et fasse du temps présent non pas un requiem mais un sursaut
qu’il me raconte encore et encore l’humain
qu’il honore la vie de tous et de chacun
qu’il regarde au-delà de son propre monde
qu’il écoute avec les yeux
          qu’il m’éveille au mystère
qu’il prenne le temps qu’il faut
qu’il crée du souvenir et non de l’oubli
qu’il doute dans sa pratique comme une garantie de ce qui le constitue
qu’il laisse un espace pour son prolongement
qu’il fasse résonner encore la voix des poètes, ceux d’hier, d’aujourd’hui et de demain, nos guides clairvoyants
qu’il soit une ode à nos vivants et à nos morts 
         qu’il m’aide à rêver ma vie

Qu’est ce que tu ne veux plus de lui ?
Tout l’inverse de la liste non exhaustive ci dessus,
je vous laisse pratiquer l’exercice photographique du « négatif » si vous le souhaitez.

III
« On traverse un tunnel – l’époque », disait Mallarmé. Qu’est-ce qui bouche le désir ?

La peur
Comment tu le débouches ?
En restant à l’écoute de mon désir,
dans le risque du partage
avec douceur et persévérance

IV
L’Amour ? La Beauté ? Tu les cherches encore ?

Oui, inlassablement, éperdument.
Si j’y renonçais ce serait une trahison envers cette pensée que ce sont eux qui peuvent sauver le monde.

Y a-t-il un endroit du monde où tu les accroches ?
Je ne les accroche pas,
ils ne se laissent pas accrocher.
Ils me semblent avoir toujours été là pour tous.
Ils font leur ouvrage,
Ils surgissent, disparaissent du manque de soin,
reviennent à l’assaut,
nous dépossèdent pour nous rendre à l’essentiel.
Je me laisse saisir par eux
dans la promesse d’une rencontre,
un regard, un visage, la nature, l’art, la littérature, la musique,
le cinéma, la danse, la poésie, le théâtre,
il suffit d’ouvrir les yeux ou de les fermer.
C’est l’histoire d’une joie.

Et viennent les mots, les armes miraculeuses.

Eperdu est sans doute de tous les mots de la langue française celui que je préfère. C’est un mot qui ne calcule pas, qui n’arrête pas mais soudainement emporte vers l’improbable.
De l’ancien français espedre qui veut dire perdre complètement, il signifie aussi troublé par une violente émotion, à miser exclusivement sur la perte, il ne connaît ni la mesure ni la bassesse. Son envergure est immense et sa trajectoire bouleversante. Et s’il transfigure le regard, l’amour, la passion, c’est de toujours leur donner sa perspective de cœur qui bat contre le néant.
Ce sont les premiers mots d’un livre d’Annie Le Brun, « De l’éperdu ».
« Les armes miraculeuses » c’est Aimé Césaire.

A la Commune
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Catherine Umbdenstock

I
Est-ce que tu fais du théâtre ?

Oui   

Si on entend par « théâtre » :
JEU
hymne à la vie
invitation, surprises
bousculade des codes et idées reçus
force d'interprétation
regard aiguisé porté sur nos réalités humaines sociales politiques
Ce théâtre qui est une fête.
Oui. Définitivement.

Non
Non, si on y associe 4 murs aux colonnes austères, aux sièges en velours aussi  poussiéreux qu'un propos sans vision

II
réponse a) : Que veux-tu de lui ?

Qu'il s'offre. Qu'il séduise. Qu'il soit enfant de son temps.
réponse b) : Qu’est-ce que tu ne veux plus de lui ?
Que quelqu'un ou quelqu'une y entre pour la première fois, et ne veuille plus jamais y revenir...

III
« On traverse un tunnel - l’époque », disait Mallarmé. Qu’est-ce qui bouche le désir ? Comment tu le débouches ?

Il y a beaucoup de monde à endiguer sur la route.
Mais c'est plutôt bon signe. La destination attire, elle est désirée. Il y a du mouvement, et les phares des autres conducteurs nous permettent d'y voir plus clair.

IV
L'Amour ?
C'est une citation à 2 francs, une inscription au Stabilo dans le bar pmu de mon village - là où on sirotait nos premières fois - et qui ne veut plus me lâcher : « Le plus beau moment dans l'amour, c'est quand on monte les escaliers ».
Vivons dans des gratte-ciel, des tours de Babel !

La Beauté ?
Si on m'en parle, je fuis en courant. Elle est dangereuse, elle est idéologique. Sa quête est une fausse route, plate, sans relief. L'imperfection, le conflit, la contradiction, c'est la matière première du théâtre, de nos histoires. C'est grâce à elles que l'on grandit.

Tu les cherches encore ?
Je ne suis pas à la recherche de Concepts. Je suis en quête de mes contemporains : qu'est-ce qui les fait vibrer ? Qu'est-ce qui les/nous anime ? Qu'est-ce qui les/nous/me fait prendre position ? Quel évènement politique, sportif, artistique ? Pour se sentir exister, il faut pouvoir se construire un avis sur les choses. Le théâtre en est un moyen.

Y a-t-il un endroit du monde où tu les accroches ?
L'Amour et La Beauté sont souvent l'effigie d'endroits à vocation trop douteuse pour moi. Je n'y mets pas les pieds.

A la Commune
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Métilde Weyergans & Samuel Hercule

I
Est-ce que tu fais du théâtre ?
I

II
réponse a) : Que veux-tu de lui ?
réponse b) : Qu’est-ce que tu ne veux plus de lui ?
(on est autorisé à répondre aux deux !)
On ne veut plus qu'il frappe trois coups, on veut qu'il frappe tout court... 

III
« On traverse un tunnel - l’époque », disait Mallarmé.
Qu’est-ce qui bouche le désir ?
Le doute
Comment tu le débouches ?
En prenant des risques

IV
L’Amour ? La Beauté ? Tu les cherches encore ? Y a-t-il un endroit du monde où tu les accroches ?


 

A la Commune
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Marion Siéfert

I
Est-ce que tu fais du théâtre ?

OUI

II
Si réponse a) : Que veux-tu de lui ?  

Je ne veux rien du théâtre. Je ne réclame pas. J’ai confiance. 

III
« On traverse un tunnel - l’époque », disait Mallarmé. Qu’est-ce qui bouche le désir ?

Le contrôle

Comment tu le débouches ?

 

IV
L’Amour ? La Beauté ? Tu les cherches encore ? Y a-t-il un endroit du monde où tu les accroches ?

« On dit que l’amour meurt. Non è vero. Il vous quitte. Il s’en va. Ce sont les gens qui meurent. »

 

 

A la Commune
SPECTACLES