Questions aux artistes

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De : Marie-José Malis
Date : 1er avr. 2016 23:44:38
A: Alain Badiou, Jean-Pierre Baro, Jérôme Bel, Robert Cantarella, Michel Cerda, Silvia Costa, Guillaume Delaveau, Sébastien Derrey, Alain Françon, Monika Gintersdorfer, Maxime Kurvers, Benoît Lambert, Françoise Lepoix, Gildas Millin, Corine Miret, Stéphane Olry, Romana Schmalisch et Robert Schlicht

Bonjour,
En vue de la préparation de notre brochure de saison, nous vous adressons une série de questions. Elles sont les mêmes pour tous. Elles visent l'énergie du manifeste et peut-être vous surprendront-elles (un peu). Elles espèrent composer un état de notre, de nos, « discipline(s) » et de nos émotions face à elle. J'avoue que c'est ainsi que je vous vois et c'est pourquoi je me suis permis de vous proposer ce petit exercice: comme des gens fidèles à l'exigence aussi de ce que furent les avant-gardes,  à la question du le nouveau beau et qui se demandent comment faire entrer de l'air dans la pièce? de leur art? de notre condition présente?  Et au fond, j'aimerais que cette brochure puisse se lire ainsi, comme le concentré aussi de ce que fut un temps de notre art, de nos désirs en lui, recueilli dans ce théâtre de La Commune. Ainsi, avec l'énergie des idiots qui débutent, je ne désespère pas d'atteindre un peu d'émotion ou de réel vital à travers ce type de documents qui n'en demande pas tant!
Je suis assez impressionnée de vous écrire ce mot. Je commence ainsi à dire officiellement mon admiration et ma joie. Et ma timidité.
Vous l'avez compris, je vous demande d'essayer de répondre à ces questions. Comme vous le voudrez, tout sera bon à prendre, du laconisme à la dissertation, des désinvoltures à la gravité, et tous les media du monde: on ne va pas se gêner. 

Je vous dis merci.
Et vous salue bien,
Marie-José, avril 2016

I
Est-ce que tu fais du théâtre ?
réponse a) Oui
réponse b) Non

II
Si réponse a) Que veux-tu de lui ?
Si réponse b) Qu’est-ce que tu ne veux plus de lui ?
(on est autorisé à répondre aux deux !)

III
« On traverse un tunnel – l’époque », disait Mallarmé.
Qu’est-ce qui bouche le désir ?
Comment tu le débouches ?

IV
L’Amour ? La Beauté ?
Tu les cherches encore ?
Y a-t-il un endroit du monde où tu les accroches ?

A la Commune
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Alain Badiou

Est-ce que tu fais du théâtre ?
Je ne sais pas trop comment répondre, car qu’est-ce exactement que « faire » du théâtre ? J’ai été acteur dans ma jeunesse, dans la troupe de mon lycée. J’ai écrit sept pièces de théâtre, dont six ont été jouées. À l’occasion de la dernière, Le Second procès de Socrate, je suis monté sur scène devant un vaste public. J’ai écrit deux livres sur le théâtre. J’ai participé à de nombreux débats sur le théâtre, et j’ai fait de nombreuses lectures publiques de textes théâtraux. J’ai eu au moins deux amis qui eux, à coup sûr, faisaient du théâtre : Antoine Vitez et Marie-José Malis. Un autre dont la vie était commandée par le théâtre : François Regnault. J’ai collaboré pendant des années, et je viens de le faire encore, avec un metteur en scène et directeur de théâtre, Christian Schiaretti. Et bien d’autres choses me lient au théâtre. Est-ce que tout cela additionné est un « faire » ? Je répondrai plutôt non, à vrai dire. Parce que le « faire » du théâtre est localisé, précis. Au bout du compte, font du théâtre les acteurs et les metteurs en scène, peut-être les décorateurs et les éclairagistes, les ouvriers du théâtre… Disons que je suis quelqu’un pour qui le théâtre est un élément important de sa pensée, mais qui aussi a rêvé d’en faire, et en rêve encore de temps à autre.

Qu’est-ce que tu veux, ou ne veux plus, de lui ?
Je veux qu’il persiste, autant que faire se peut, à nous orienter dans l’Histoire, à clarifier les conflits cruciaux, et, comme le disait Vitez, à introduire un peu de lumière dans notre inextricable vie. En somme : qu’il soit un agent efficace de l’orientation des sujets dans un temps désorienté.
S’il ne fait rien de tout cela, le théâtre s’inverse en « théâtre », soit une représentation démagogique et redondante des bassesses de l’époque.

Tunnel. Qu’est-ce qui bouche le désir ? Comment je le débouche ?
Le désir est bouché par la prévalence commerciale du faux désir des objets, par la comparution subjective devant le Marché comme seul juge de la valeur d’une existence. Il l’est aussi par l’acceptation intime des inégalités monstrueuses et des forfaits innombrables qu’impose le maintien de cette prévalence monétaire.
Je le débouche par l’exercice appliqué des quatre procédures de vérité : l’art (et singulièrement l’art du théâtre), la politique communiste, la science désintéressée (singulièrement les mathématiques) et l’amour, le pur amour dans son éprouvante et succulente durée.

Amour et Beauté.
Qui les cherche vraiment, même dans le monde désorienté qui est le nôtre, les trouve. Parce que quand fait défaut l’événement crucial qui origine une vérité, il reste cependant toujours dans le monde les traces des surgissements antérieurs, et les situations au bord du vide où peut se déclarer, localement, la rupture à venir. Travail énergique et patient, fidélité enthousiaste, confiance dans la pensée, amitié pour les peuples, bref : démonstrations, contemplations, saisissements et actions tenaces, trouvent toujours leur récompense : un fort moment où nous sommes réorientés, où l’individu que nous sommes advient comme Sujet.

A la Commune
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Jean-Pierre Baro

I
Est-ce que tu fais du théâtre ?
a) oui    b) non

Si faire du théâtre,  c'est agencer des êtres et des signes dans un espace, si la pensée est une action et la poésie "deux mots inconnus qui se rencontrent" alors oui, je fais du théâtre.

II
réponse a) : Que veux-tu de lui ?

Qu'il m'empêche de mourir et qu'il aide à vivre ceux qui s'y rendent.
réponse b) : Qu’est-ce que tu ne veux plus de lui ?
(on est autorisé à répondre aux deux !)

III
« On traverse un tunnel - l’époque », disait Mallarmé.
Qu’est-ce qui bouche le désir ?

Notre solitude, notre égoïsme, notre incapacité à fabriquer un imaginaire commun.
Comment tu le débouches ? 
"La seule chose qui puisse être utile à notre époque, c'est la violence." G. Büchner
En faisant bloc, en renonçant au renoncement et à l'ironie du renoncement. En s'arrachant par tous les moyens (voir citation de Büchner ci-dessus) de nos enfermements physiques, géographiques et sociaux. En ne cherchant pas à aller plus loin mais à aller ailleurs.

IV
L’Amour ? La Beauté ? Tu les cherches encore ? Y a-t-il un endroit du monde où tu les accroches ?

"Aimer c'est perdre connaissance." P. Claudel
C'est l'amour et la beauté qui m'accrochent à des endroits du monde.
Et le théâtre, par instants, quand il est une émotion et une perte de connaissance, quand au cœur de ce vertige, je ne sais plus qui je suis, où je suis, ni quelle heure il est.
Alors, j'essaie de rassembler mes pensées, mais après seulement, en sortant, dans la rue, en marchant, dans la vie.

A la Commune
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Jérôme Bel

I
Est-ce que tu fais du théâtre ?
a) oui         b) non
a) Oui.


II
réponse a) : Que veux-tu de lui ?

Qu’il sauve le monde.
réponse b) : Qu’est-ce que tu ne veux plus de lui ?
Qu’il me répète les mêmes choses.

III
« On traverse un tunnel - l’époque », disait Mallarmé.
Qu’est-ce qui bouche le désir ?

La culture.
Comment tu le débouches ?
L’art.

IV
L’Amour ? La Beauté ? Tu les cherches encore ? Y a-t-il un endroit du monde où tu les accroches ?

Je les décroche ! L’amour et la beauté sont trop galvaudés, ils empêchent de penser, je ne les utilise jamais, j’utilise d’autres mots : émancipation, singularité, subjectivation, événement, performativité…

A la Commune
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Robert Cantarella

I
Est-ce que tu fais du théâtre ?
a) oui    b) non

Oui.

II
réponse a) Que veux-tu de lui ?

J’ai du mal à tutoyer un art pour moi toujours tenu à distance et qui vient de ma fréquentation jamais aisée, ou facile, (ah l’aisance) de son milieu. Alors lisant la question comme les autres en plein cœur, sans ironie ou malignité, je me ressens sans vouloir, sans volonté manifeste, si ce n’est la remise en question des conditions de sa production (au théâtre) qui me sont toujours et à jamais (à mon âge, après 35 ans de pratique je peux le confirmer sans risque de me déjuger), un chantier de recalibrage éternel. Autrement dit je ne me fais pas au théâtre, comme on peut ne pas se faire à un climat, par conséquent en attendre un rendu, une précipitation, une humeur, une fonction, un retour sur investissement, non, plutôt une occasion de rencontre provisoire, toujours provisoire. C’est une problématique mystérieuse, car jeune, pour commencer en fait, j’ai imaginé un théâtre agissant, modifiant les consciences et permettant une autre prise sur l’assistance, sur son degré de poésie-politique pris à plusieurs, alors (à cette époque) tout me plaisait : le groupe provisoire, la parole circulant à la tangente de la compréhension mais toujours libre, follement in-assignée, l’insoumission aux normes, puis j’ai un peu oublié cette fonction ou attente pour me laisser faire par les rencontres de ce qui ne me ressemblait pas du tout: acteurs (Maury, Giorgetti, Fisera, Vourch, Tessier, Congé, Moulin, Clamens, Bonitzer par exemple) et auteurs (Bouquet, Giraudon, Deleuze, Renaude, Doutey, Honoré, Vaugelade par exemple). Depuis, je veux de lui (le théâtre est il un sujet ?) qu’il aille à l’opposé du rassemblement unifié autour d’un sujet, voilà, en l’écrivant c’est beaucoup plus clair, en travaillant pour et avec des auteurs, acteurs ou en copiant des voix pensées admirées, je veux me défaire d’un commun accord autour d’un sujet, et plus je l’écris plus cela est clair, l’inverse d’un feu de camp.
réponse b) Qu’est-ce que tu ne veux plus de lui ?
Qu’il ait peur d’inventer des mondes ridicules.

III
« On traverse un tunnel – l’époque », disait Mallarmé.
Qu’est-ce qui bouche le désir ? 

Oh, je ne sais pas, je peux deviner ce qui encombre le désir : la peur du ridicule, la peur de perdre ses acquis, la volonté de puissance, de ne pas vouloir transmettre tout le temps, toujours, partout, le sérieux du maître, ou plutôt de la maîtrise, l’acceptation du consensus quand il faudrait se faire mal pour continuer sa déraison devant les autres, le personnel qui s’occupe de la culture fatigué de l’art sous toutes ses formes, c’est-à-dire encore sans formes, la peur, encore une fois, la paresse, la certitude.
Comment tu le débouches ?
Parler, écrire, partager, aimer la tendresse du présent, défaire les centres et leur nid de privilèges, accepter pour tous les ateliers de pratique artistique au moins une ou un responsable de la culture, philosopher en nombre dans des bains à remous, se mélanger au point de ne plus savoir le chemin de retour précisément.

IV
L’Amour ? La Beauté ? Tu les cherches encore ?

Oui.
Y a-t-il un endroit du monde où tu les accroches ?
Quels curieux mots, endroit et accroche, à la fois beaux et un tantinet BHV comme métaphore, mais je pense que l’endroit (qui finalement est mieux que la place) est l’entretien de l’assemblée amicale et donc amoureuse, c’est un endroit sans gravité et pourtant l’essence de ma vie, c’est au cœur de ce mouvement immobile, ou de ce lieu sans contour que nous faisons des expériences de paroles, de caresses, de jouissance, de pensées, de formes de théâtre, d’échanges, de violences, et c’est de là que je peux imaginer des formes de représentation comme Faire le Gilles, Notre Faust, La Réplique, Classique par temps de crise, Fais moi Plaisir, Monstres, c’est à dire, des essais de réglage (je suis fils de mécanicien/carrossier, alliage du bonheur des formes retrouvées et du bruit des moteurs bien réglés) des conditions de l’amour et de la beauté (avec minuscule au fait) en y mêlant ce qui les rend préhensibles par tous, la politique.

 

A la Commune
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Michel Cerda

I
Est-ce que tu fais du théâtre ?
a) oui    b) non

Oui et cela fera bientôt 50 ans.

II
Avant de répondre à ces questions il me faut distinguer
A - le théâtre : le plateau, la piste, la salle de répétition, le lieu de création, notre salle de travail.
B - LE THÉÂTRE: ses accotés, sa périphérie, son tourbillon - autant de cercles qui nous éloignent chaque fois plus des préoccupations et des enjeux de la création artistique.
réponse a) : Que veux-tu de lui ?
Qu'il soit visionnaire et incandescent qu'il se risque à risquer sa pensée
Et si je ne voulais plus rien de lui, j'arrêterai sur-le-champ !
Qu'il se réinvente
Qu'il sorte de la grande kermesse culturelle
De la cour et de l'étiquette, des pots et des paillettes
De la fratrie feinte, de la communauté convenue
Du commerce calculé et de l'économie effrénée
réponse b) : Qu’est-ce que tu ne veux plus de lui ? 
Qu'il poursuive sa route comme si de rien n'était !

III
« On traverse un tunnel - l’époque », disait Mallarmé.
Qu’est-ce qui bouche le désir ?

Le construit, l'assurance, l'institué, le solide, la certitude.
Comment tu le débouches ?
Vagabonder, prendre la tangente et ne pas être là où l'on vous attend.
Slalomer entre les interstices.
S'assouplir, se penser comme le roseau de la fable.

Et jouer des paradoxes

Fuir le style
« Prends garde au style qui deviendra à force manque de courage, manque d'ouverture. Tâche d'en sortir. Va suffisamment loin en toi pour que ton style ne puisse plus suivre » Henri Michaux

Se perdre pour communiquer
« Ces moment d'intense communication que nous avons avec ce qui nous entoure sont en eux-mêmes insaisissables, en effet les choses qui nous environnent, nous n'en jouissons que dans la mesure où nous sommes perdus, inattentifs, si nous cessons d'être perdus si notre attention se concentre, nous cessons pour autant de communiquer. » Georges Bataille

Être dans le mouvement permanent en dehors des routes déjà tracées et faire de cela une éthique, un programme politique.

IV
L’Amour ? La Beauté ? Tu les cherches encore ?

« Souvent la beauté réside d'abord en ceci seulement que je l'ai enfin trouvée. » Peter Handke
Je dirais la même chose de l'Amour.
Y a t il un endroit du monde où tu les accroches ? 
JE N'ACCROCHE RIEN
Pas de médaille à mon veston
Ni de drapeau à mon balcon
Pas de formules aux frontons
Ni de cadres ni de leçons
Pas d'effigies ni de blasons
En moi sont les contradictions
Les paradoxes et les tensions  
Les effusions et les pulsions
Et je souffle dessus à chaque occasion
Pour que cela ne s'éteigne pas
Que cela reste debout, vivant, là
Que cela ne s'effondre pas 

A la Commune
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Silvia Costa

I
Est-ce que tu fais du théâtre ?
réponse a) Oui

Si, perché il mio lavoro ha bisogno di quel luogo che si chiama teatro, e di quella relazione diretta che esiste solo lì: scena – spettatore, immagine – sguardo. 
Oui, parce que mon travail a besoin de cet endroit qui s'appelle théâtre, et de cette relation directe qui n’existe que là : scène-spectateur, image-regard.
réponse b) Non

II
réponse a) Que veux-tu de lui ? 

Voglio dal teatro una via di fuga, che non è uno scappare, ma un’aprire verso un’altra possibilità, un camminare a lato.
Voglio che in teatro sia in vigore un’unica legge, quella dell’immaginazione e delle idee.
Voglio essere sorpresa dal teatro, gli dono il mio tempo perché lo faccia scorrere ad un’altra velocità, lo condensi, lo distilli, lo interrompa.

Du théâtre, je veux une issue, pas une échappatoire, mais une ouverture vers d’autres possibles, une voie latérale.
Je veux qu'au théâtre soit en vigueur une loi unique, celle de l'imagination et des idées.
Je veux être surprise par le théâtre, je lui donne mon temps pour qu’il en torde le cours, le condense, le distille, l'interrompe.
réponse b) Qu’est-ce que tu ne veux plus de lui ? 
Non voglio più annoiarmi. 
Je ne veux plus m'ennuyer.

III
« On traverse un tunnel – l’époque », disait Mallarmé.
Qu’est-ce qui bouche le désir ? 

Credo che il nemico peggiore sia il giudizio, il sigillo che mettiamo alle cose, che non ci permette di spostare il nostro punto di vista, la nostra percezione dei fatti del mondo, delle forme di vita. 
Je crois que notre pire ennemi est le jugement, le sceau avec lequel nous enfermons les choses, qui nous empêche de déplacer notre point de vue, notre perception des faits du monde, des formes de vie.
Comment tu le débouches ? 
Restando curiosi e continuando a dubitare sempre di quello che ci sta davanti. Tremando davanti alle cose.
Bisognerebbe rinnovare lo sguardo, sempre, mantenendolo vergine, fanciullesco. 

En restant curieux et en continuant à douter toujours de ce qui se trouve devant nous. En tremblant face aux choses.
Il faudrait renouveler le regard, toujours, en le maintenant vierge, enfantin.

IV
L’Amour ? La Beauté ? Tu les cherches encore ?

Come si può smettere di cercarli? Come si può non essere più interessati a crearli?
Amore e Bellezza fanno parte del nostro stare al mondo e del nostro essere umani. 

Comment peut-on renoncer à les chercher? Comment peut-on ne plus trouver d’intérêt à les créer?
L’Amour et la Beauté font partie de notre place dans le monde et de notre place d’humains.
Y a-t-il un endroit du monde où tu les accroches ? 
La loro forza sta nel poter prendere forme sempre diverse, nel non darsi mai in una forma definitiva.
Nel trasformarsi e nascondersi ovunque, per poi rivelarsi all’improvviso, come epifanie.

Leur force consiste à pouvoir prendre des formes toujours renouvelées, de ne jamais se donner de forme définitive.
Se transformant et se cachant partout, puis se révélant sans crier gare, comme des épiphanies. 

A la Commune
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Sébastien Derrey

I
Est-ce que tu fais du théâtre ?
réponse a)

Oui

II
réponse a) Que veux-tu de lui ?

Qu’il me donne des raisons de croire qu’on peut changer le monde ou en imaginer un autre, que c’est possible. J’ai besoin de croire. Il faut un pacte avec le spectateur. Mais il faut que ce pacte se construise en toute liberté. Il faut trouver l’espace où le spectateur peut choisir d’y croire ou pas. Laisser la place. Reposer la question de la croyance. La vie vient au théâtre parce qu’on a envie d’y croire.
Surtout qu’il permette de toujours vérifier que jamais personne ne se réduit aux désignations, aux images, qu’on ne peut jamais figer les identités, que les vies débordent toujours des cadres, des mots. Toujours retrouver l’indéfini des vies, le mystère des corps, recueillir tout ce trouble riche et joyeux. Et pour ça il faut travailler sur la perception. Faire apparaître nos défauts de perception. Parce qu’on ne s’en rend pas compte dans la vie. Comment ça se fait qu’on n’entend, ne voit pas des vies entières, alors qu’elles sont là, comment c’est possible. Comment ça se construit. Je voudrais que le théâtre serve à ça : élargir la perception, reconnaître les vies.
réponse b) Qu’est-ce que tu ne veux plus de lui ?
Qu’il déplore. Qu’il impose. Qu’il ne soit pas toujours au bord de s’arrêter, de disparaître, qu’il oublie qu’il est quelque chose qui ne dure qu’un moment, et qu’il y a une responsabilité partagée de ce présent avec celui qui regarde et écoute. Qu’il se prenne trop au sérieux. Qu’il soit encore dans la fiction de l’individu autonome, même pour la dénoncer. Qu’il nomme encore par défaut plutôt que d’essayer de faire apparaître et reconnaître ce qui est déjà là, ce qui pousse. Qu’il ne réinterroge pas son adresse, comme si l’égalité allait de soi et ne demandait pas – même avec les meilleures intentions du monde – à être vérifiée à chaque fois avec une attention de tous les instants.

III
« On traverse un tunnel – l’époque », disait Mallarmé.
Qu’est-ce qui bouche le désir ?

La peur
Comment tu le débouches ?
En plongeant dans un texte. Qui, peut-être dans un premier temps, exacerbe ces peurs. Un texte qui nous met au pied du mur, avec lequel il faut lutter. Devant lequel il faut réagir. S’engager. En pensant qu’on n’a pas le choix. Qu’il faut chercher ensemble, avec urgence, colère et joie ce qui échappe, les possibilités, des ressources qu’on ne soupçonnait pas. Se perdre ensemble. Se débrouiller avec toutes les volontés et les moyens possibles, disponibles. Faire feu de tout bois. Quelqu’un te parle pour que tu lui répondes, alors confiance. Et au début tu ne comprends rien, tu ne sais pas où tu vas, il faut tout réapprendre, et c’est pas grave. Tu es en chemin.

IV
L’Amour ? La Beauté ?
Tu les cherches encore ?
Y a-t-il un endroit du monde où tu les accroches ?

Je n’y pense pas, je veux dire : j’en ai besoin, mais ça n’est pas un but. La beauté n’apparaît pas quand on la cherche. L’amour encore moins. Parfois elle apparaît. Parfois ça arrive. Souvent quand on ne s’y attend pas. Au détour d’un paysage, d’un regard ou d’un geste, d’une phrase. Ce frisson qu’on ressent devant l’infini qu’est chacun. Les visages des gens. Les enfants. Parfois dans la maladresse d’un acteur. Quand ça arrive on se demande comment le retrouver, comment lui faire place. On cherche le cadre pour capter cet accident amoureux, lumineux. Ça ne dure souvent qu’un instant. Peut être que ça se guette, ça s’invoque, on s’y prépare. C’est avant tout dans le regard. Patience et impatience.

A la Commune
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Alain Françon

I
Est-ce que tu fais du théâtre ?

Non, c'est le théâtre qui me fait.

II
réponse a) : Que veux-tu de lui ?

Que les outils qu'il emploie « soient des outils nuptiaux ».

III
« On traverse un tunnel - l’époque », disait Mallarmé.
Qu’est-ce qui bouche le désir ?

Le désir lui-même peut-être ?

IV
L’Amour ? La Beauté ? Tu les cherches encore ? Y a-t-il un endroit du monde où tu les accroches ?

J'essaie de trouver la forme, et « la forme c'est la paix ».

A la Commune
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Monika Gintersdorfer

I
Est-ce que tu fais du théâtre ?
a) oui    b) non

oui - es hat etwas gedauert, bis ich den Mut hatte von Theaterwissenschaftlichen Studien zur Dramaturgie und dann zur Regie zu kommen
oui - cela a pris un certain temps jusqu'à ce que j'ai le courage de passer des études théâtrales universitaires à la dramaturgie pour arriver à la mise en scène

II
réponse a) : Que veux-tu de lui ?    

Theater wird häufig lokal gedacht, bezogen auf die Stadt, die einheimische Sprache und Kulturtradition, wir arbeiten an einem transnationalen Theater, das Verbindungen über Ländergrenzen hinweg schafft und ständig auf neue Auftrittssituationen reagiert. Es soll freie Rede ermöglichen und noch nicht gekannte Formhybride erschaffen.
Le théâtre est souvent pensé localement, en référence à la ville, la langue et la tradition culturelle locales, nous travaillons à un théâtre transnational, qui crée des liens au-delà des frontières entre les pays et qui réagit toujours à des situations de représentation différentes. Il doit rendre possible un discours libre et créer des formes hybrides inconnues.
Si réponse b) Qu’est-ce que tu ne veux plus de lui ? (on est autorisé à répondre aux deux !)
Perfektion, vorherbestimmte Abläufe, die eintrainiert werden, kalkulierte Effekte.
La perfection, les déroulements prédéterminés, qui ont été acquis par un entrainement, les effets calculés.

III
« On traverse un tunnel - l’époque », disait Mallarmé.
Qu’est-ce qui bouche le désir ?

Die omnipräsente Verwaltung, die Überwachung und Gleichschaltung aller Abläufe, Zwang zur Selbstdarstellung und Eigenwerbung.
L’administration, la gestion omniprésente, la surveillance et la mise au pas de l’ensemble des processus, l'obligation à l'auto représentation et l'auto-promotion.
Comment tu le débouches ?
Paradoxe Konstellationen eingehen
Oser aborder des constellations paradoxales

IV
L’Amour ? La Beauté ? Tu les cherches encore ? Y a-t-il un endroit du monde où tu les accroches ? 

Liebe und Schönheit kommen als Begriffe in unserer Arbeit nicht vor, auf der Bühne geht es um Analyse, Spekulation und physische Intelligenz. Aber um die ganze Sache aufrechtzuerhalten, Aufenthaltsgenehmigungen, Visa, Wohnungen, Krankenversicherungen, Förderungen zu besorgen, ist so etwas wie Liebe notwendig, die einen weiter antreibt.
Ohne eine zugrundeliegende Liebe zu den Teilnehmenden und den Themen stellt sich Überdruss und Arroganz ein, sie verhindern auf persönlicher und politischer Ebene Annäherung und Veränderung. Schönheit ist schwer zu planen, sie entsteht manchmal für einen Moment während der Performances. Schönheit, die man sehen kann, hat mich immer interessiert, früher wollte ich häufig das Licht nicht ausmachen, damit ich noch länger sehen kann. Eine visuelle Gier.

L'amour et la beauté ne sont pas des termes présents dans notre travail, sur la scène il est question d'analyse, de spéculation et d'intelligence physique. Mais pour arriver à ce que tout cet ensemble continue à tenir debout, pour obtenir autorisations de séjour, visas, logements, assurances maladies, subventions, une chose comme l'amour est nécessaire, qui continue à nous pousser de l'avant. Sans un amour fondamental pour les participants et les thèmes, arrivent l'ennui et l'arrogance, ils empêchent les rapprochements et les changements sur le plan personnel et politique. La beauté est difficile à planifier, elle se crée parfois pour un instant pendant les performances. La beauté que l'on peut voir, m'a toujours intéressée, avant, souvent, je ne voulais pas éteindre la lumière pour pouvoir voir encore plus longtemps. Une avidité visuelle.

A la Commune
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Maxime Kurvers

I
Est-ce que tu fais du théâtre ?

a)    Oui      b)    Non 

II
réponse a) : Que veux-tu de lui ?

Tout.
https://www.youtube.com/watch?v=TbeWtVZ14hc&spfreload=10
https://www.youtube.com/watch?v=CuArqL7r1WQ
https://www.youtube.com/watch?v=gg2EJO9zwws&spfreload=10
https://www.youtube.com/watch?v=zYh7jYQYjMw&spfreload=10
https://www.youtube.com/watch?v=8M9tF7M_5uQ&spfreload=10
https://www.youtube.com/watch?v=xxZOg6gfqoQ&spfreload=10
https://www.youtube.com/watch?v=qL_J6RVrzrw&spfreload=10
http://www.numeridanse.tv/fr/video/806_tanzerische-pantominen
http://revueperiode.net/danses-proletariennes-et-conscience-communiste/
http://www.numeridanse.tv/fr/video/1658_etude-revolutionnaire
http://40.media.tumblr.com/tumblr_m4fka8FC4E1r70t2xo1_1280.jpg
http://www.dailymotion.com/video/x2cdrhl_jean-pierre-vincent-appel-du-10...
https://www.youtube.com/watch?v=R-fgfZ_mcow&spfreload=10
https://www.youtube.com/watch?v=T-0YuwPI5t8&spfreload=10
https://www.youtube.com/watch?v=MESZQdd3_0U
https://www.youtube.com/watch?v=WS5GNXh4LcI
http://agora.qc.ca/thematiques/mort/documents/la_mort_dempedocle_extraits
http://germanica.revues.org/1968
http://archithea.over-blog.com/article-11926618.html
https://vimeo.com/118904181
https://www.youtube.com/watch?v=VsfKau5_YgU
https://www.youtube.com/watch?v=EEVfKz6axP0&spfreload=10
http://www.la-tour.net/documents/interview-jean-genet/
https://www.youtube.com/watch?v=kfDKKxZ5yQM
http://www.ina.fr/video/CAF90026811
http://www.liberation.fr/culture/2001/07/05/il-faudrait-supprimer-avigno...
https://www.youtube.com/watch?v=M4LDwfKxr-M
https://www.youtube.com/watch?v=r2DIB4fyEkM&spfreload=10
https://www.youtube.com/watch?v=g7h25iJwq1M&spfreload=10
https://www.youtube.com/watch?v=vbgtSwt7kgk
https://www.youtube.com/watch?v=HpOydeJXxas&spfreload=10
https://www.youtube.com/watch?v=S_n1uQy5GWE
https://www.youtube.com/watch?v=pjB2UCXHo7I
http://thewoostergroup.org/blog/2010/10/22/rehearsal-vieux-carre-2/
http://www.ina.fr/audio/PHD99255950
https://www.youtube.com/watch?v=-xzUfEL6SE4
http://dumbtype.com/works/sn
https://www.youtube.com/watch?v=d96Elh4QIoE
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k708745
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k707997
http://www.dctp.tv/#/filme/wie-spielt-man-hitler/
http://culturebox.francetvinfo.fr/cinema/matthias-langhoff-poursuivi-en-...
https://vimeo.com/36929564
http://www.jeromebel.fr/spectacles/videos?spectacle=Le%20dernier%20spect...
https://vimeo.com/59490827
http://www.numeridanse.tv/fr/video/379_swan-lake-duo
http://www.erudit.org/culture/jeu1060667/jeu1069684/28729ac.pdf
http://www.dctp.tv/#/filme/mein-chor-und-ich-sophie-rois/
http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=2347
https://www.youtube.com/watch?v=FcTs9s89quM&spfreload=10
http://www.volksbuehne-berlin.de/praxis/iwanow/
http://vimeo.com/58614962
http://revueperiode.net/limaginaire-colonise-rencontre-entre-heiner-mull...
http://fr.wikisource.org/wiki/À_M._d’Alembert
http://www.answers.com/Q/What_was_Yvonne_Rainer%27s_NO_Manifesto
http://www.steiner.ag/wp-content/uploads/1977/01/1977-Winterreise-1.jpg
http://www.steiner.ag/wp-content/uploads/1977/01/1977-Winterreise-2.jpg
http://www.steiner.ag/wp-content/uploads/1977/01/1977-Winterreise-3.jpg
http://www.steiner.ag/wp-content/uploads/1977/01/1977-Winterreise-4.jpg
http://fr.wikisource.org/wiki/L’Origine_de_la_Tragédie
https://www.youtube.com/watch?v=6H4IB81XciU&spfreload=10
https://www.youtube.com/watch?v=7SQHA5h6l2g&spfreload=10
https://www.youtube.com/watch?v=dUUgaQqgBS0&spfreload=10
https://www.youtube.com/watch?v=dRyLLTvs00c&spfreload=10
https://www.youtube.com/watch?v=1VKhnoMLomY&spfreload=10
http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=1130
https://www.youtube.com/watch?v=_-DiURONksA&spfreload=10
http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Karl_Friedrich_Schinkel_-_Stage_s...'s_Magic_Flute_-_WGA21001.jpg
etc.
réponse b) : Qu’est-ce que tu ne veux plus de lui ?
L’art ne sait rien, ne doit pas s’imposer, et ne va pas de soi.

III
« On traverse un tunnel - l’époque », disait Mallarmé.
Qu’est-ce qui bouche le désir ?

L’inflation.
Comment tu le débouches ?
Tenir en respect plutôt qu’en haleine.

IV
L’Amour ? La Beauté ? Tu les cherches encore ? Y a-t-il un endroit du monde où tu les accroches ?

De tels concepts ne suffisent certainement pas à une définition de l’art et ne peuvent donc être des présupposés au travail théâtral : j’aimerais plutôt les reléguer derrière la dramaturgie, derrière la pensée construite du médium, derrière la méthode.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

A la Commune
.

Benoît Lambert

Répondre à Marijo (épisode 2)
- Tu fais quoi ?
- Ben j’ai reçu un questionnaire de la Commune d’Aubervilliers, en fait c’est une idée de Marijo, elle envoie des questions à des gens qui vont être accueillis la saison prochaine à la Commune et nous, on doit répondre.
- Mais tu l’as pas déjà fait ?
- Ben si.
- Et c’est des nouvelles questions ?
- Ben non.
- Ah mince…
- Ben oui.
- Et du coup tu vas faire quoi ?
- Ben je sais pas… je me dis que si elle me repose les mêmes questions, c’est que j’ai du avoir faux la première fois.
- Mais non !
- Ben quand même !...
- Mais non, je t’ai déjà dit, c’est pas un examen. Si ça se trouve c’est pareil pour tout le monde. Tu réponds ce que tu veux et puis voilà !
- Oui ben quand même…
- Bon, allez, on va essayer d’être efficace… T’as envie de changer des trucs, par rapport à la dernière fois ?
- Je sais pas… Pas spécialement… En plus la dernière fois, mes réponses étaient hyper longues, donc là, si ça pouvait être plus court, je pense que ça soulagerait tout le monde…
- Et si tu donnes les répondes de la dernière fois sans développer, ça fait quoi ?
- Ça fait ça : oui / faire un groupe de héros / 3% / le théâtre / pas spécialement / dans une zone commerciale.
- Mouais… c’est pas très clair…
- Ben non…
- Bon après tu peux dire « cf. plaquette de saison 14/15 ». Et comme ça, ceux qui veulent des développements, ils auront qu’à chercher.
- Ça fait pas un peu feignant ?
- Non, pas forcément. Ça fait constant.
- Mouais…
- De toute façon c’est pour après-demain, donc t’as plus trop le temps de finasser.
- Bon OK, je vais faire ça.
- Éventuellement, tu peux rajouter un petit truc. Pour actualiser. Mettre un peu de présent.
- …
- T’as pas une idée ?
- Euh… Je suis contre la loi travail ?
- T’es sûr ?
- Ah ben oui ! Je suis sûr que je suis contre la loi travail, oui !!
- Non mais t’es sûr que tu veux mettre ça ?
- Ben ça fait présent, non ?
- Ouais mais dans deux mois… ? Quand ils vont sortir le programme ?
- Ah ben ouais mais bon…
- Non mais laisse ça, ça ira. Relis tout, pour voir ?

Réponses
oui / faire un groupe de héros / 3% / le théâtre / pas spécialement / dans une zone commerciale
cf. plaquette de saison 14/15
Présentement, je suis contre la loi travail

- C’est bizarre, non ?...
- Ouais, un peu… Mais ça ira…

avril 2016

A la Commune
.

Françoise Lepoix

I
Est-ce que tu fais du théâtre ?
réponse a)

Oui

II
Si réponse a) Que veux-tu de lui ?

Qu'il fabrique un autre temps… un temps disponible à la pensée, à l'émotion en dehors du temps des obligations, du temps marchand.  Qu'il permette de rejoindre, provisoirement rétablis, l'assemblée du monde dans sa force permanente de réinvention.  Et qu'il me nourrisse.
Si réponse b) Qu’est-ce que tu ne veux plus de lui ?
Sa version « le masque et la plume ».

III
« On traverse un tunnel – l’époque », disait Mallarmé.
Qu’est-ce qui bouche le désir ? 

La pauvreté, l'inquiétude, le rétrécissement, la peur et l'isolement produits par la guerre permanente des uns contre les autres.
Comment tu le débouches ?
En disant un communisme possible, en participant aux luttes, en travaillant, avec fragilité et persévérance, le théâtre et l'angoisse. En aimant...

IV
L’Amour ? La Beauté ?
Tu les cherches encore ?

Oui ! Et parfois je les trouve sans même les avoir cherchés.
Y a-t-il un endroit du monde où tu les accroches ? 
Dans l'art, la peinture, et la musique…  Dans la nature, en regardant la mer et dans les yeux et le sourire d'un enfant, dans l'amitié.

A la Commune
.

Gildas Milin

I
Est-ce que tu fais du théâtre ?

Non. Le verbe « faire » ne va pas dans la question. Je perçois le théâtre comme la relation entre deux êtres ou deux groupes d’êtres, l’un ou les uns suspendant leur activité pour permettre à l’autre ou aux autres de se déployer dans leur activité. Accord contractuel, si étrange, si profond, entre ceux qui suspendent – et ceux qui déploient. Spectateurs – acteurs, dans la vie, à chaque seconde, ou dans la salle pour le temps de la représentation. Sorte de respect qui a pour seul média des humains. Non, je ne fais pas de théâtre, je prends part à cette chose, parfois j’y agis, parfois je la considère, je regarde le truc « se faire », « me faire » quelque chose et « faire » quelque chose à d’autres.

II
Que veux-tu de lui ?    

(Je réponds à la question a), ça englobe à mon sens la seconde question)
Je ne veux strictement rien du théâtre.

III
« On traverse un tunnel - l’époque », disait Mallarmé.
Qu’est-ce qui bouche le désir ?

Peut-être on devrait parler des désirs plutôt que du désir, des mosaïques délirantes excessives et contradictoires qui habitent une personne jusqu’à faire exploser plus ou moins doucement, parfois, par chance, la soi-disant identité d’un sujet qui est presque un, mais aussi presque une infinité.
Ce qui a pas mal bouché mes désirs ces derniers-temps, c’est un gène de la rétention des métaux lourds (il existe quatre gènes de ce type : APOE3, APOE4, double APOE4, et un mix des deux. Ces gènes sont responsables, main dans la main avec notre soi-disant médecine moderne et avec notre économie mondiale, des maladies dites « émergentes », entre autres : Parkinson, autisme, sclérose en plaques, fibromyalgie, Alzheimer, quasi totalité des maladies chroniques, etc.). Ces maladies sont l’expression, dans les corps d’un tiers de la population mondiale (portant ces gènes), de deux réalités :
1 – des humains veulent que bientôt tout puisse être à acheter et à vendre.
2 – des humains pensent les humains comme des objets superflus circulant sur des zones d’échanges commerciaux.
Ce bouchon touche, vous l’aurez compris, des milliards de milliards de désirs et m’a donné pas mal de fil à retordre ces derniers-temps. Ça devrait finir, me concernant, à force de traitements divers, par se déboucher un peu, avec les années, et laisser passer peut-être plus tranquillement un flux des désirs… to be continued.
Comment tu le débouches ? 
Par une sorte de combat, qui, de l’extérieur, doit sembler aussi ridicule que touchant.

IV
L’Amour ? La Beauté ? Tu les cherches encore ?

Si l’amour, la beauté ont à voir avec une intelligence, une possibilité soudaine de se déconditionner, je cherche encore peut-être, tout en cherchant, à arrêter de chercher, à ménager dans la recherche une visée sans buts (sans amour, sans beauté, par exemple).
Y a-t-il un endroit du monde où tu les accroches ?
On n’accroche pas ce qu’on ne peut ni mesurer, ni chiffrer.

A la Commune
.

Corine Miret

I
Est-ce que tu fais du théâtre ?
réponse a) Oui
réponse b) Non

ni oui ni non pas que du théâtre du spectacle des représentations encore mieux être présent le lieu la date et l'heure convenus les inconnus dans la salle nous sur scène le rendez-vous réussi raté peut importe la rencontre avant tout le risque de la rencontre

II
Si réponse a) Que veux-tu de lui ?

le trouble la surprise le trouble la découverte le trouble la stupéfaction le trouble le plaisir le trouble la divagation le trouble l'impertinence le trouble la gravité le trouble la sincérité le trouble le déplacement le trouble la révolte le trouble l'inconnu le trouble l'éphémère le trouble l'attention le trouble l'incision le trouble le dérangement le trouble la vulnérabilité le trouble
Si réponse b) Qu’est-ce que tu ne veux plus de lui ?
le connu le reconnu la tranquillité le confort le sûr l'entre-soi

III
« On traverse un tunnel – l’époque », disait Mallarmé.
Qu’est-ce qui bouche le désir ?

nous? la peur? la crainte? de la possibilité du désir? de se sentir désirant? désiré? de l'inconnu? de ne pas savoir quoi en faire?
Comment tu le débouches ?
arrêter de l'empêcher de surgir les prétextes pour l'empêcher d'advenir toujours puissants baisser la garde accepter l'inconnu se jeter à l'eau le goût du risque prendre son élan marcher sur le fil le déséquilibre l'inconfort des moteurs accepter d'être transformée sans savoir en quoi cheminer sans connaître vers où en mouvement permanent

IV
L’Amour ? La Beauté ?
Tu les cherches encore ?
Y a-t-il un endroit du monde où tu les accroches ?

transports amoureux chaque fois surprise chaque jour chaque instant jamais au moment où on s'y attend surtout pas à ces moments-là surgissement instantanés travailler à rester disponible dans le métro à la maison dans la rue à chaque instant tout peut arriver de l'inconnu la grâce éphémère bouleversée

A la Commune
.

Stéphane Olry

I
Est-ce que tu fais du théâtre ?
réponse a) Oui

Oui, ce serait malhonnête de prétendre le contraire.
réponse b) Non

II
Si réponse a) Que veux-tu de lui ?

Me donner le moyen de regarder ce qui se passe en dehors du théâtre.

III
« On traverse un tunnel – l’époque », disait Mallarmé.
Qu’est-ce qui bouche le désir ?
Comment tu le débouches ?

C’est la peur, j’imagine, qui interdit le désir.
C’est la curiosité qui est la vertu à cultiver pour s’émanciper – tant que faire se peut – de la peur.

IV
L’Amour ? La Beauté ?
Tu les cherches encore ?
Y a-t-il un endroit du monde où tu les accroches ?

Il ne me semble pas qu’il y ait besoin d’aller très loin pour trouver l’amour et la beauté. Mais voilà qui est bien sentencieux comme réponse ! 

A la Commune
.

Romana Schmalisch et Robert Schlicht

I
Est-ce que tu fais du théâtre ?

In German, “mach doch kein Theater!” is what parents would bark at their children when they enact some excessive form of resistance, be it because they want something they cannot get or that they don’t want to do something they have to. So, in that sense, yes, we do make theatre !
En allemand, « mach doch kein Theater! » - « ne fais donc pas de théâtre ! » : c’est ce que les parents aboient à leurs enfants quand ils adoptent une forme excessive de résistance, que ce soit parce qu'ils veulent quelque chose qu'ils ne peuvent obtenir ou qu'ils se refusent à faire quelque chose qu'ils sont contraints de faire. Donc, en ce sens, oui, nous faisons du théâtre !

II
Si réponse a) Que veux-tu de lui ? Si réponse b) Qu’est-ce que tu ne veux plus de lui ? 

Alice : “We may give answers to both questions.” Bob : “But what if I don’t want to answer either?” A : “Then you just need to find a way to evade the question by pretending to say something else.” B : “Isn’t that what theatre does more often than not?” A : “It’s what we do here and now.” (Silence) A : “So you want theatre to give answers?” B : “Just like I do here and now.”
Alice : « On est autorisé à répondre à ces deux questions. » — Bob : « Mais si je ne veux pas répondre ni l’un ni l’autre… ? » — A : « Dans ce cas, tu as juste besoin de trouver un moyen d'éluder la question en faisant semblant de dire autre chose. » — B :  N’est-ce pas ce que le théâtre fait le plus souvent ? » — A : « C’est ce que nous faisons ici et maintenant. » (Silence) — A : «  Tu veux donc que le théâtre donne des réponses » — B : « Tout comme je le fais ici et maintenant. »

III
« On traverse un tunnel – l’époque », disait Mallarmé.
Qu’est-ce qui bouche le désir ? Comment du le débouches ?

Counter question : what are the common points between a telephone and a dachshund ? Name at least five of them in twenty seconds. Start now ! … … A question that is asked during a job interview intended to assess the interviewee’s creative potential. He is supposed to leave his standard frame of thinking for a moment. The applicant’s desire to get the job will make him try to answer the question to the best of his capabilities without questioning its relevance, sense or meaning. His desire blocks his capacity to criticism, even criticism of his own desire to put himself and his capacities at the disposal of an employer. This is a frame he is not supposed to leave, and which he will not leave until being aware of the fact that he is inside a tunnel carved by his comrades through the mountain of exploitation.
Une autre question : quels sont les points communs entre un téléphone et un teckel ? Citez-en au moins cinq en moins de vingt secondes. Top, c’est parti ! ... ... Voici une question posée au cours d'un entretien d’embauche, visant à évaluer le potentiel créatif du demandeur d’emploi. Il est censé quitter son cadre habituel de pensée pour un moment. Le désir du postulant à obtenir ce travail lui fera essayer de répondre à la question au mieux de ses capacités sans remettre en cause sa pertinence, le sens ou la signification. Son désir bloque sa capacité à la critique, même à la critique de son propre désir qui les fait se mettre, lui et ses capacités, à la disposition d'un employeur. Ceci est un cadre qu’il n’est pas censé quitter, et dont il ne sortira pas avant d'être conscient du fait qu'il est à l'intérieur d'un tunnel creusé par ses camarades à travers la montagne de l'exploitation.

IV
L’Amour ? La Beauté ? Tu les cherches encore ? Y a-t-il un endroit du monde où tu les accroches ?

To paraphrase Brecht: What do you do if you love something? We make a sketch of the thing and make sure that one comes to resemble the other. Which, the sketch? No, the thing.
Pour paraphraser Brecht : Que faites-vous quand vous aimez quelque chose ? Nous faisons un portrait de la chose et nous prenons soin que l'un en vient à ressembler à l'autre. Lequel, le portrait ? Non, la chose.

 

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