Questions aux artistes

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De : Marie-José Malis
Date : 1er avr. 2015 11:43:59
A : artistes saison 15 16

Bonjour,
En vue de la préparation de notre brochure de saison, nous vous adressons une série de questions. Elles sont les mêmes pour tous. Elles visent l'énergie du manifeste et peut-être vous surprendront-elles (un peu). Elles espèrent composer un état de notre, de nos, « discipline(s) » et de nos émotions face à elle. J'avoue que c'est ainsi que je vous vois et c'est pourquoi je me suis permis de vous proposer ce petit exercice: comme des gens fidèles à l'exigence aussi de ce que furent les avant-gardes,  à la question du le nouveau beau et qui se demandent comment faire entrer de l'air dans la pièce? de leur art? de notre condition présente?  Et au fond, j'aimerais que cette brochure puisse se lire ainsi, comme le concentré aussi de ce que fut un temps de notre art, de nos désirs en lui, recueilli dans ce théâtre de La Commune. Ainsi, avec l'énergie des idiots qui débutent, je ne désespère pas d'atteindre un peu d'émotion ou de réel vital à travers ce type de documents qui n'en demande pas tant!
Je suis assez impressionnée de vous écrire ce mot. Je commence ainsi à dire officiellement mon admiration et ma joie. Et ma timidité.

Vous l'avez compris, je vous demande d'essayer de répondre à ces questions. Comme vous le voudrez, tout sera bon à prendre, du laconisme à la dissertation, des désinvoltures à la gravité, et tous les media du monde: on ne va pas se gêner.

Je vous dis merci.
Et vous salue bien,
Marie-José, avril 2015

I
Est-ce que tu fais du théâtre ?
réponse a) Oui
réponse b) Non

II
Si réponse a) Que veux-tu de lui ?
Si réponse b) Qu’est-ce que tu ne veux plus de lui ?
(on est autorisé à répondre aux deux !)

III
« On traverse un tunnel – l’époque », disait Mallarmé.
Qu’est-ce qui bouche le désir ?
Comment tu le débouches ?

IV
L’Amour ? La Beauté ?
Tu les cherches encore ?
Y a-t-il un endroit du monde où tu les accroches ?

A la Commune
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Alain Badiou

Est-ce que tu fais du théâtre ?
Je ne sais pas trop comment répondre, car qu'est-ce exactement que « faire » du théâtre ? J'ai été acteur dans ma jeunesse, dans la troupe de mon lycée. J'ai écrit sept pièces de théâtre, dont six ont été jouées. À l’occasion de la dernière, Le Second procès de Socrate, je suis monté sur scène devant un vaste public. J'ai écrit deux livres sur le théâtre. J'ai participé à de nombreux débats sur le théâtre, et j'ai fait de nombreuses lectures publiques de textes théâtraux. J'ai eu au moins deux amis qui eux, à coup sûr, faisaient du théâtre : Antoine Vitez et Marie-José Malis. Un autre dont la vie était commandée par le théâtre : François Regnault. J'ai collaboré pendant des années, et je viens de le faire encore, avec un metteur en scène et directeur de théâtre, Christian Schiaretti. Et bien d'autres choses me lient au théâtre. Est-ce que tout cela additionné est un « faire » ? Je répondrai plutôt non, à vrai dire. Parce que le « faire » du théâtre est localisé, précis. Au bout du compte, font du théâtre les acteurs et les metteurs en scène, peut-être les décorateurs et les éclairagistes, les ouvriers du théâtre... Disons que je suis quelqu'un pour qui le théâtre est un élément important de sa pensée, mais qui aussi a rêvé d’en faire, et en rêve encore de temps à autre.

Qu'est-ce que tu veux, ou ne veux plus, de lui ?
Je veux qu'il persiste, autant que faire se peut, à nous orienter dans l'Histoire, à clarifier les conflits cruciaux, et, comme le disait Vitez, à introduire un peu de lumière dans notre inextricable vie. En somme : qu'il soit un agent efficace de l'orientation des sujets dans un temps désorienté. S'il ne fait rien de tout cela, le théâtre s'inverse en « théâtre », soit une représentation démagogique et redondante des bassesses de l'époque.

Tunnel. Qu'est-ce qui bouche le désir ? Comment je le débouche ?
Le désir est bouché par la prévalence commerciale du faux désir des objets, par la comparution subjective devant le Marché comme seul juge de la valeur d'une existence. Il l'est aussi par l'acceptation intime des inégalités monstrueuses et des forfaits innombrables qu'impose le maintien de cette prévalence monétaire. Je le débouche par l'exercice appliqué des quatre procédures de vérité : l'art (et singulièrement l'art du théâtre), la politique communiste, la science désintéressée (singulièrement les mathématiques) et l'amour, le pur amour dans son éprouvante et succulente durée.

Amour et Beauté.
Qui les cherche vraiment, même dans le monde désorienté qui est le nôtre, les trouve. Parce que quand fait défaut l'événement crucial qui origine une vérité, il reste cependant toujours dans le monde les traces des surgissements antérieurs, et les situations au bord du vide où peut se déclarer, localement, la rupture à venir. Travail énergique et patient, fidélité enthousiaste, confiance dans la pensée, amitié pour les peuples, bref : démonstrations, contemplations, saisissements et actions tenaces, trouvent toujours leur récompense : un fort moment où nous sommes réorientés, où l'individu que nous sommes advient comme Sujet.

A la Commune
texte Alain Badiou , mise en scène Patrick Zuzalla
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Jérôme Bel

I) Est-ce que tu fais du théâtre ?
a)oui  b)non

Oui.

réponse a)Que veux-tu de lui?
Qu’il sauve le monde.
réponse b)Qu’est-ce que tu ne veux plus de lui?
Qu’il me répète les mêmes choses.

II) «On traverse un tunnel - l’époque», disait Mallarmé.
Qu’est-ce qui bouche le désir?

La culture.

III) Comment tu le débouches?
L’art.

IV) L’Amour? La Beauté? Tu les cherches encore?
Y a-t-il un endroit du monde où tu les accroches?

Je les décroche ! L’amour et la beauté sont trop galvaudés, ils empêchent de penser, je ne les utilise jamais, j’utilise d’autres mots : émancipation, singularité, subjectivation, événement, performativité…

A la Commune
conception Jérôme Bel
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Irène Bonnaud

I) Est-ce que tu fais du théâtre ?
a)oui  b)non

Oui.

II) Si réponse a)Que veux-tu de lui?
Qu’il provoque l’étonnement.

III) «On traverse un tunnel - l’époque», disait Mallarmé.
Qu’est-ce qui bouche le désir?

Comment tu le débouches?
"Un premier enseignement à tirer des élections grecques et des deux mois de «négociations» qui viennent de s’écouler est qu’il est devenu impossible de contester les politiques d’austérité et, à travers elles, l’hégémonie des marchés financiers ; un deuxième enseignement est qu’il est devenu impossible de ne pas les contester.
Impossible de les contester, non seulement parce que partis socialistes et chrétiens-démocrates ont fait front commun contre les revendications du gouvernement grec, mais surtout parce que la dette apparaît comme la substance même de l’économie contemporaine : l’accès aux marchés  conditionne de fait le financement des besoins les plus essentiels par l’État et la riposte des autorités de Bruxelles n’a consisté en un sens qu’à rappeler ce fait, ce réel qui détermine « les règles du jeu ».
Impossible de ne pas les contester, parce qu’en sapant depuis 5 ans toute perspective de développement sur le territoire grec, l’Union Européenne a mis en péril la vie et offensé la dignité de milliers de ses membres.
C’est donc à ce point que nous nous trouvons aujourd’hui en Grèce et par extension partout en Europe : entre un impossible et une nécessité.
C’est bien parce que la dette touche à tous les aspects de nos vies que des revendications qui auraient eu leur place dans un programme social-démocrate classique apparaissent aujourd’hui comme des revendications radicales (ou «unilatérales», pour reprendre les termes de l’accord du 20 février) : le maintien d’un régime de retraites et d’une forme ou une autre de droit du travail est devenu une «revendication radicale» (une revendication susceptible de faire voler le système en éclats), l’accès aux soins est devenu une «revendication radicale», produire, se nourrir, avoir un toit, cultiver un sol qui ne soit pas contaminé par des rejets toxiques ou étudier sont devenus des «revendications radicales» — «radicales», puisque nul ne saurait ignorer la dette et que les décisions sont soumises sans appel aux revirements des marchés et au verdict des agences de notation.
On peut ainsi interpréter la violence des mémorandums et le blocus financier auquel le pays est soumis depuis les élections comme une démonstration, une leçon cruelle d’économie par l’exemple : sans dette, pas de médicaments, pas de soins, pas de système éducatif, pas de chauffage, pas de manuels scolaires ; pas de droits sociaux, de société ni d’État sans accès aux marchés financiers ; «sans dette, vous n’êtes rien».  
Ce message est aujourd’hui relayé par les éditorialistes parisiens qui décrivent les souffrances auxquelles le peuple grec doit s’attendre en cas de sortie précipitée de l’euro à la façon dont les théologiens détaillaient les tourments des pêcheurs aux Enfers. (...)
Il va désormais de soi pour nombre de citoyens grecs que les politiques austéritaires poursuivaient un but inverse à l’impératif de remboursement proclamé, que l’horizon aveugle de ces mesures n’était pas le remboursement de la dette mais sa perpétuation ad vitam æternam, perpétuation créant les conditions d’un régime fondé sur l’imposition des plus pauvres et la répression des soulèvements populaires ; il va désormais de soi pour nombre de citoyens espagnols que ceux qui, banques ou partis politiques, incitaient les classes moyennes et populaires à contracter des prêts immobiliers sont aussi ceux qui ont requis leur expulsion locative lorsqu’il ne leur a plus été possible de payer les taux d’intérêts, avec des conséquences semblables à celles de la crise des subprimes dont les victimes ont d’abord été les habitants les plus démunis des États-Unis d’Amérique.
Mais les pauvres ne sont pas forcément des pigeons et quelquefois aussi, dans le monde du capitalisme à visage inhumain, les oiseaux, petits ou gros, pigeons ou grives, se révoltent, montrent les dents, jettent des pierres, mettent le feu aux voitures et attaquent les banques… ou s’envolent."
(Dimitris Alexakis, Le jour où les oiseaux ont attaqué les banques, 6 avril 2015).

IV) L’Amour? La Beauté? Tu les cherches encore?
Y a-t-il un endroit du monde où tu les accroches?

"28.9.1960
Qui n’est prêt à verser des larmes que sur la belle aux yeux d’amande, la tue (ne fait que l’enterrer), la belle aux yeux d’amande, une seconde fois (l’enfouir plus profondément encore dans l’oubli). – À l’instant seulement où tu vas avec ta douleur (ta douleur la plus propre de toutes) vers les morts au nez crochu, les morts bossus et qui gesticulent et qui ont des goitres comme des quilles de bateau, à l’instant seulement où tu vas vers ces morts-là de Treblinka, d’Auschwitz et d’ailleurs, alors tu rencontres aussi l’œil et son Eidos : l’amande. – Pas le motif, mais la pause et l’intervalle, pas le motif mais les réservoirs de souffle, muets, pas le motif mais les silences sont garants (dans le poème) de la vérité d’une telle rencontre. En ce sens, les lèvres du poète ont, elles aussi, comme celles de Danton, des yeux. (Une formule dont il ne faut pas se débarrasser en l’appelant métaphore, on doit la comprendre comme un savoir et une vision !!).
Pas une métaphore destinée à je ne sais quelle recherche universitaire sur les lieux communs poétiques, apte à fournir un sujet de séminaire, mais un savoir, une vision à l’évidence la plus sangl nue.Beau, il faudrait sans doute nommer ainsi ce qui, dans la vérité d’une telle rencontre, se manifeste par son silence." (Paul Celan, brouillons du Méridien, Discours de réception du Prix Büchner, traduit de l'allemand par Irène Bonnaud) 

 

 

 

A la Commune
de Violaine Schwartz , mis en scène par Irène Bonnaud
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Jonathan Châtel

I) Est-ce que tu fais du théâtre ?
a)oui  b)non
c)Ou bien… Ou bien…

II) réponse a)Que veux-tu de lui?
Que veut-il de moi ? 

III) «On traverse un tunnel - l’époque», disait Mallarmé.
Qu’est-ce qui bouche le désir?
Comment tu le débouches?

« Combattre des trolls, libérer des princesses, tuer des loups-garous, c’est vivre » disait Strindberg.

IV) L’Amour? La Beauté? Tu les cherches encore?
Y a-t-il un endroit du monde où tu les accroches?

Je les approche dans tout ce qui m’est secret.

A la Commune
d’après la première partie du Chemin de Damas de August Strindberg , mis en scène, adapté et traduit par Jonathan Châtel
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Laurent Chétouane

I) Est-ce que tu fais du théâtre ?
Oui, je regarde.

II) Que veux-tu de lui ?
Qu’il ne sache pas.

Qu’est-ce que tu ne veux plus de lui ?
Qu’il nous fasse croire qu’il sait ou qu’il a su.

III) On traverse un tunnel - l’époque », disait Mallarmé. Qu’est-ce qui bouche le désir ?
La peur.

Comment tu le débouches ?
En ayant peur.

IV) L’Amour ? La Beauté ? Tu les cherches encore ?
Pas toi?

Y a-t-il un endroit du monde où tu les accroches?
Autour de toi.

A la Commune
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Rodrigo García

A la Commune
texte et mis en scène par Rodrigo García
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Gabriel Garran

I) Est-ce que tu fais du théâtre ?
a)oui  b)non

Oui, j’assume. J’y ai contribué là où nous sommes. Y revenir, c’est toujours tenter d’y donner sa réponse.

II) réponse a)Que veux-tu de lui?
Qu’il veuille encore de moi… Et qu’il m’éclaire sur le temps présent.
réponse b)Qu’est-ce que tu ne veux plus de lui?
L’absence de risque. Et les salles vides aussi…

III) «On traverse un tunnel - l’époque», disait Mallarmé.
Qu’est-ce qui bouche le désir?

C’est à qui excommuniera l’autre. Le tunnel est désormais à ciel ouvert. Il ne s’agit plus de le traverser. L’assassinat de masse rôde autour de nous. Lieu acharné de la parole vivante, le théâtre a pour vocation le regard critique et, si l’on parle de l’époque actuelle, la mise en perspective du maître mot : Résistance.
Comment tu le débouches?
La sollicitude…

IV) L’Amour? La Beauté? Tu les cherches encore?
L’Amour? Plus que jamais, même désespérément. 
La Beauté ? Le pessimisme de Dostoïevski ne l’a pas fait hésiter à dire que « La beauté sauvera le Monde ».
Y a-t-il un endroit du monde où tu les accroches?
Y a-t-il un endroit du monde pour les accrocher ?
La Poésie.

A la Commune
mis en scène par Gabriel Garran
.

Victor Gauthier-Martin

L’amour ? La Beauté ? Tu les cherches encore ? Y a-t-il un endroit du monde où tu les accroches ? 

J’aurais envie de dire que je les cherche de façon permanente mais ne les vois ou les sens que rarement. En tout cas, elles vont bien ensemble, on les imagine très bien cohabiter l’une avec l’autre. Elles s’aiment !
Alors, il y a l’Amour… celui que nous croyons connaître et qui dit : « Je t’aime de tout mon cœur et pour la vie etc. » 
Très bien ! Et puis il y a l’amour de l’instant, l’éphémère, le furtif, celui qui saisit, fait peur, émeut comme ça sans prévenir. L’instant fragile du relâchement total, où la pensée et le corps fonctionnent ensemble, où nous sommes ces enfants que nous rêvons d’être au travers d’un regard, d’une parole. On se dit souvent dans de tels instants, comme un public qui s’enflamme : « C’est de toute Beauté ». 
Il s’agit là de la Beauté indomptable, celle qui nous échappe et qu’on voudrait apprivoiser. L’ultime ambition de l’actrice ou de l’acteur, qui ne cherche d’ailleurs pas à être beau ou amoureux mais qui le devient sans le savoir dans les yeux des spectateurs. 
Modestement, je ne pense toucher ces deux-là (l’Amour et la Beauté) qu’épisodiquement, et sans en faire une obsession.
En revanche, Chaos et Colère m’accompagnent dans mon travail et s’invitent régulièrement aux répétitions ; orientent mes choix de textes et nourrissent mon imagination. 

« L’Époque - On traverse un tunnel » disait Mallarmé. Qu’est-ce qui bouche le désir ? Et comment tu le débouches ?

J’aime bien cette image du bouchon qui bouche le désir, c’est bouché !! Plus rien ne s’écoule, tout est à sec !! C’est la dépression du monde contemporain. 
Forcés de constater, à notre grand regret que l’individualisme chronophage et cadavérique, l’ennui qui trace son sillon inlassablement pour que nous semions les graines d’un monde mercantile et commercial et qui ne doit rien à personne, sont bien ancrés dans nos consciences. 
(Tout se mérite, pour gagner faut être prêt à tout, tais-toi et fais ce qu’on te dit, le travail est un labeur auquel personne ne doit échapper).

Je n’ai jamais pensé à ça, un désir bouché…
J’ai vécu un désir fatigué, mais bouché non ! Le désir est pour moi un véritable moteur, à l’origine de tous mes projets et dans le passage à l’acte.

L’écrivain Lucrèce suggère de s’imaginer à l’article de la mort, de penser deux possibilités : soit vous avez le sentiment d’avoir bien vécu, où je dirais même, d’avoir réussi à être traversé par des désirs, auquel cas vous pouvez quitter la table, le sourire aux lèvres ; soit ce n’est pas le cas, et du coup ça ne change rien que vous perdiez la vie, puisque de toute évidence vous n’avez pas su quoi faire de votre désir. Sans doute cela est-il d’un maigre réconfort sur son lit de mort. 
Mais si vous y songez dès maintenant, alors que tous vos moyens sont à disposition, n’est-ce pas, peut-être que certaines perspectives se déboucheront. Peut-être est-ce une façon de déboucher le désir en lui redonnant sa place, sa fonction de vie et de moteur. 

En cas d’échec, vous pouvez essayer Les Essais de Montaigne. Ou alors, pour les plus énervés Les Black Blocs de Francis Dupuis-Déri, ou Propaganda de Noam Chomsky, et sinon pour les férus d’économie ne ratez pas Fonds de pension, piège à cons ? : mirage de la démocratie actionnariale de Frédéric Lordon. Chacun doit trouver Livre à son Besoin.


Est-ce que tu fais du théâtre ? Oui ou non ? Que veux-tu de lui ? Qu’est-ce que tu ne veux plus de lui ?

Ma réponse est que, oui, j’essaie, le plus possible ! Ce que je veux de lui, qu’il continue à m’apprendre des choses nouvelles… 
Et pour finir qu’est-ce que je ne veux plus de lui : qu’il devienne impossible à exercer. 
Aujourd’hui l’État et certaines collectivités locales se désengagent massivement des Services publics, la Culture, mais aussi bien sûr l’Éducation, la Santé, la Justice, qui sont les fondements de notre société. Nous sommes avec la classe politique au pouvoir, face à un mur, sans pensée, glacés, figés. On nous répète de façon récurrente qu’il n’y a plus d’argent. Les caisses sont vides. Et nous avons fini par le croire. Par accepter l’idée que nous sommes des forces d’inertie qui empêchent le progrès. 
Continuer, aujourd’hui, c’est résister à cette pensée unique, ce rouleau compresseur. Rester unis. Être audacieux. Faire des choix artistiques qui ne soient pas dictés par l’économie. Reprendre le pouvoir et redevenir force de proposition et d’inventivité.

A la Commune
de Falk Richter , mis en scène par Victor Gauthier-Martin
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Bérangère Jannelle

I) Est-ce que tu fais du théâtre ? 
    Oui.
    Non.

Oui absolument. Je crois que je travaille dans ce lieu ancien construit en même temps que l'agora des vieux Grecs où se crée la politique. En même temps qu'on parlait de désir et d'amour en sirotant de l'ouzo face à la mer Égée.

II) 
réponse a) : Que veux-tu de lui ?

Qu'il nous dégivre.
réponse b) : Qu’est-ce que tu ne veux plus de lui ? 
(on est autorisé à répondre aux deux !)

Qu'il soit paresseux, superflu et mal écrit.

III) « On traverse un tunnel - l’époque », disait Mallarmé.
J'aime le théâtre anachronique parce qu'il est beaucoup trop en avance ou beaucoup trop en retard (mais alors des siècles et des siècles !).
Je crois que pour le théâtre l'époque est toujours un costume étriqué. Je préfère la peau nue et les pliures, les plissures, à travers laquelles on peut entrevoir, quoi ?
Qu’est-ce qui bouche le désir ?
La puissance, la consommation, la peur de l'inconnu sans doute. 
Comment tu le débouches ? 
Je pars à l'aventure !
Je crois que la seule façon pour l'homme de surmonter l'aridité du réel, sa déception, c'est l'imaginaire.
J'essaie pour ma part d'ouvrir les points de vue, de changer les focales, les cadres, les contextes, les lumières dans lesquels les corps tremblent et jouent différemment. Les mises au point sur les détails me passionnent. J'ai l'impression que dans le détail il y a vraiment les anges et les diables et que les arrière-plans et les activités au bord du cadre ont des histoires/poésies à raconter très intenses. J'aime faire varier les niveaux d'adresse et d'écoute comme la lumière atlantique dans une même journée.
Aller au théâtre ou sur les bords du Gange ! Ou sur une île battue par les vents ! Ou dans un souk au milieu du désert !
En fait, j'essaie de bousculer les habitudes du spectateur qui souvent l'engourdissent un peu, comme un plâtre que l'on garde trop longtemps. Ça fait des démangeaisons. Du coup, j'aime faire des spectacles où le spectateur change de place au sens propre et figuré et s'étonne de ce qu'il ne reconnaît pas.

IV) L’Amour ? La Beauté ? Tu les cherches encore ? Y a-t-il un endroit du monde où tu les accroches ? 
Tout ce qui est beau m'émeut aux larmes. Quant à l'Amour ? Je crois davantage à l'Amitié pour le théâtre. Sinon il y a la passion pour un absolu énigmatique comme un vieille inscription sacrée gravée sur une pierre sans âge, l'homme renversé de la Grotte de Lascaux par exemple. Mais atteindre l'absolu ? Nous les hommes, ça on ne le peut pas ! Non vraiment, je n'accroche rien, je n'aime pas les breloques.

A la Commune
d’après l’œuvre de Gilles Deleuze , écrit, conçu et mis en scène par Bérangère Jannelle
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Maxime Kurvers

I) Est-ce que tu fais du théâtre ? 
a)    Oui
b)    Non 

II) réponse a) : Que veux-tu de lui ? 
Tout.
https://www.youtube.com/watch?v=TbeWtVZ14hc&spfreload=10
https://www.youtube.com/watch?v=CuArqL7r1WQ
https://www.youtube.com/watch?v=gg2EJO9zwws&spfreload=10
https://www.youtube.com/watch?v=zYh7jYQYjMw&spfreload=10
https://www.youtube.com/watch?v=8M9tF7M_5uQ&spfreload=10
https://www.youtube.com/watch?v=xxZOg6gfqoQ&spfreload=10
https://www.youtube.com/watch?v=qL_J6RVrzrw&spfreload=10
http://www.numeridanse.tv/fr/video/806_tanzerische-pantominen
http://revueperiode.net/danses-proletariennes-et-conscience-communiste/
http://www.numeridanse.tv/fr/video/1658_etude-revolutionnaire
http://40.media.tumblr.com/tumblr_m4fka8FC4E1r70t2xo1_1280.jpg
http://www.dailymotion.com/video/x2cdrhl_jean-pierre-vincent-appel-du-10...
https://www.youtube.com/watch?v=R-fgfZ_mcow&spfreload=10
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https://www.youtube.com/watch?v=MESZQdd3_0U
https://www.youtube.com/watch?v=WS5GNXh4LcI
http://agora.qc.ca/thematiques/mort/documents/la_mort_dempedocle_extraits
http://germanica.revues.org/1968
http://archithea.over-blog.com/article-11926618.html
https://vimeo.com/118904181
https://www.youtube.com/watch?v=VsfKau5_YgU
https://www.youtube.com/watch?v=EEVfKz6axP0&spfreload=10
http://www.la-tour.net/documents/interview-jean-genet/
https://www.youtube.com/watch?v=kfDKKxZ5yQM
http://www.ina.fr/video/CAF90026811
http://www.liberation.fr/culture/2001/07/05/il-faudrait-supprimer-avigno...
https://www.youtube.com/watch?v=M4LDwfKxr-M
https://www.youtube.com/watch?v=r2DIB4fyEkM&spfreload=10
https://www.youtube.com/watch?v=g7h25iJwq1M&spfreload=10
https://www.youtube.com/watch?v=vbgtSwt7kgk
https://www.youtube.com/watch?v=HpOydeJXxas&spfreload=10
https://www.youtube.com/watch?v=S_n1uQy5GWE
https://www.youtube.com/watch?v=pjB2UCXHo7I
http://thewoostergroup.org/blog/2010/10/22/rehearsal-vieux-carre-2/
http://www.ina.fr/audio/PHD99255950
https://www.youtube.com/watch?v=-xzUfEL6SE4
http://dumbtype.com/works/sn
https://www.youtube.com/watch?v=d96Elh4QIoE
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k708745
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k707997
http://www.dctp.tv/#/filme/wie-spielt-man-hitler/
http://culturebox.francetvinfo.fr/cinema/matthias-langhoff-poursuivi-en-...
https://vimeo.com/36929564
http://www.jeromebel.fr/spectacles/videos?spectacle=Le%20dernier%20spect...
https://vimeo.com/59490827
http://www.numeridanse.tv/fr/video/379_swan-lake-duo
http://www.erudit.org/culture/jeu1060667/jeu1069684/28729ac.pdf
http://www.dctp.tv/#/filme/mein-chor-und-ich-sophie-rois/
http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=2347
https://www.youtube.com/watch?v=FcTs9s89quM&spfreload=10
http://www.volksbuehne-berlin.de/praxis/iwanow/
http://vimeo.com/58614962
http://revueperiode.net/limaginaire-colonise-rencontre-entre-heiner-mull...
http://fr.wikisource.org/wiki/À_M._d’Alembert
http://www.answers.com/Q/What_was_Yvonne_Rainer%27s_NO_Manifesto
http://www.steiner.ag/wp-content/uploads/1977/01/1977-Winterreise-1.jpg
http://www.steiner.ag/wp-content/uploads/1977/01/1977-Winterreise-2.jpg
http://www.steiner.ag/wp-content/uploads/1977/01/1977-Winterreise-3.jpg
http://www.steiner.ag/wp-content/uploads/1977/01/1977-Winterreise-4.jpg
http://fr.wikisource.org/wiki/L’Origine_de_la_Tragédie
https://www.youtube.com/watch?v=6H4IB81XciU&spfreload=10
https://www.youtube.com/watch?v=7SQHA5h6l2g&spfreload=10
https://www.youtube.com/watch?v=dUUgaQqgBS0&spfreload=10
https://www.youtube.com/watch?v=dRyLLTvs00c&spfreload=10
https://www.youtube.com/watch?v=1VKhnoMLomY&spfreload=10
http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=1130
https://www.youtube.com/watch?v=_-DiURONksA&spfreload=10
http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Karl_Friedrich_Schinkel_-_Stage_s...'s_Magic_Flute_-_WGA21001.jpg
etc.
réponse b) : Qu’est-ce que tu ne veux plus de lui ?
L’art ne sait rien, ne doit pas s’imposer, et ne va pas de soi. 

III) « On traverse un tunnel - l’époque », disait Mallarmé.
Qu’est-ce qui bouche le désir ?

L’inflation.
Comment tu le débouches ?
Tenir en respect plutôt qu’en haleine.

IV) L’Amour ? La Beauté ? Tu les cherches encore ? Y a-t-il un endroit du monde où tu les accroches ? 
De tels concepts ne suffisent certainement pas à une définition de l’art et ne peuvent donc être des présupposés au travail théâtral : j’aimerais plutôt les reléguer derrière la dramaturgie, derrière la pensée construite du médium, derrière la méthode. 

A la Commune
conçues et mises en scène par Maxime Kurvers
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Les Encombrants

I) Est-ce que tu fais du théâtre ? 
Étienne Grebot : Sans entrer dans les grandes considérations sur ce qu’est « faire », à partir d’où commence l’art etc. Pour moi le théâtre existe dès qu’une personne se met à prétendre pour une personne qui regarde. Donc oui, on en fait. 
Frédérique Moreau de Bellaing : Oui. Faire du théâtre c’est raconter une histoire.

II) Que veux-tu de lui ?
Qu’est-ce que tu ne veux plus de lui ? 
Frédérique Moreau de Bellaing : Rien. Je n’ai rien à exiger du théâtre. Ce doit être l’occasion d’être ensemble, de vivre ensemble un moment unique qui ne sera jamais ni comme la veille ni comme le lendemain. Pour moi le théâtre, c’est une photo d’Ito Josué :


Étienne Grebot : Ce que je veux du théâtre, c’est qu’il continue de réfléchir. Je veux dire par là qu’il continue à être ce miroir, sinon déformant, au moins grossissant, du monde dans lequel nous vivons, afin que nous puissions (nous) voir sous un autre angle. Je ne parle pas, bien sûr, du bête reflet de la glace le matin quand on se lave (rase !). Je parle du miroir intérieur. Celui de l’âme. J’attends du théâtre qu’il nous propose d’autres points de vue, qu’il change notre regard, et par conséquent notre réflexion dans tous les sens du terme.

réponse b)Qu’est-ce que tu ne veux plus de lui?
Étienne Grebot : Avec « Les Encombrants » nous essayons de faire du théâtre « Tout-Terrain », c’est-à-dire des objets qui se jouent des frontières. Ça nous pose pas mal de problèmes, parce qu’on nous demande sans cesse de nous définir, d’entrer dans des cases. Comme si pour faire du théâtre il fallait choisir entre théâtre de salle ou théâtre de rue, théâtre d’auteur ou visuel, théâtre « classique » ou expérimental etc. Comme s’il fallait appartenir à un genre (c’est le grand truc en ce moment la théorie du genre !). Ce que je ne veux plus du théâtre, c’est qu’il contribue à créer encore plus de frontières. Il n’y a rien de plus artificiel qu’une frontière. C’est une théorie, une vue de l’esprit qui divise. C’est la meilleure représentation de ce qui représente pour moi la bêtise. Si l’on n’y prenait pas garde on ferait de chaque différence une frontière. Autant vivre seul dans une grotte, et alors là, adieu le théâtre ! Le théâtre doit être un moyen de mettre à jour et d’embrasser les différences, plutôt que de les renier. Qu’on ne se méprenne pas, je ne dis pas que le théâtre doit être rassembleur, populiste, et tout aplanir, bien au contraire, il peut être dérangeant, obscur même. Mais il doit pouvoir s’adresser à tous, poser des questions, et non pas y répondre. Pour nous permettre de réfléchir, une fois encore. Frédérique Moreau de Bellaing : Je suis d’accord, Étienne, le théâtre ne change pas la société, mais les individus qui la composent. Tiens regarde encore Ito Josué :

III) On traverse un tunnel - l’époque », disait Mallarmé. Qu’est-ce qui bouche le désir ?
Comment tu le débouches ? 
Étienne Grebot : Un tunnel, c’est juste un passage sombre, mystérieux, qui débouche de l’autre côté, où l’on retrouve la lumière. C’est bien. Quand j’étais petit avec les copains on se mettait dans les tunnels des trains pour se faire peur. C’était hyper excitant ce mélange d’interdit, de peur, d’angoisse et l’idée de le faire quand même pour savourer l’après. Lapeur, c’est passager. Quand on la dépasse, c’est un vrai trip. Du coup le désir, c’est de se confronter à ce qui fait peur, de braver les interdits. Et pour le déboucher, c’est comme dans le rock, tu démarres à fond et après….. t’accélères !
Frédérique Moreau de Bellaing : Aujourd’hui si on entre dans un tunnel c’est parce que nos dirigeants nous mettent dans le noir, et ça les arrange parce que ça nous fait peur de ne pas savoir ce qui nous attend de l’autre côté. Un bon terreau pour l’extrémisme, le fascisme, alors pour le déboucher : un bon coup de ventouse à chiottes à base d’effronterie, de désobéissance, c’est ça que je désire !

IV) L’Amour ? La Beauté ? Tu les cherches encore ?
Y a-t-il un endroit du monde où tu les accroches?
Frédérique Moreau de Bellaing : Non, je ne les cherche pas. En général ça me surprend quand je tombe dessus. Et il n’y a pas d’endroit du monde en particulier où les accrocher, c’est comme la laideur et la haine quand je tombe dessus.
Étienne Grebot : L’amour, la beauté, ce sont des choses que j’ai arrêté de chercher, parce que comme disait Coluche à propos de Dieu : « C’est comme le sucre dans le lait chaud : il est partout et on le voit pas, et plus on le cherche moins on le trouve ». Plus sérieusement, c’est bête, mais je suis papa deux fois, et depuis, en termes d’amour et de beauté, j’ai rien trouvé d’équivalent ! Là encore c’est une question de regard. Mes filles m’ont réappris à me laisser surprendre, à redécouvrir naïvement où se trouvent l’amour et la beauté. Et c’est facile d’y accrocher son regard, y’en a partout. « Oh papa, regarde un caillou ! » me disait encore hier ma fille, s’émerveillant devant un bout de mur cassé…
Réponse de Boa Passajou, envoyée par téléphone, écrite du vestiaire de la piscine :
Sur le « a » de théâtre, il y a ce petit chapeau circomplexe qui parfois nous empêche de sentir la simplicité du monde. Et du coup d’en éprouver la richesse. Parfois, quand on dépose ce petit accent du dimanche, la voyelle s’éclaircit, la voix porte, la bouche s’ouvre comme une oreille à l’envers, et le coeur se rapproche enfin des lèvres. Moi je crois plutôt que je fais du théatre.

A la Commune
mis en scène par Étienne Grebot, Les Encombrants
.

Madeleine Louarn

I) Est-ce que tu fais du théâtre ?
Oui. Faire est le bon verbe. Faire de la pensée un acte. 

II) Si réponse a) Que veux-tu de lui ?
Qu'il soit la voix de l'homme (la femme) sans cesse renouvelée, qu'il porte l'histoire, dise le présent et pressente l'avenir.
Si réponse b) Qu’est-ce que tu ne veux plus de lui ?
L'étroitesse de son adresse, la coterie et la vanité.

III) « On traverse un tunnel – l’époque », disait Mallarmé.
Qu’est-ce qui bouche le désir ?

L'épuisement et la confusion.
Comment tu le débouches ?
La curiosité, les rencontres, la réciprocité des échanges.

IV) L’Amour ? La Beauté ?
Tu les cherches encore ? 

Sans répit. 
Y a-t-il un endroit du monde où tu les accroches ?  
Sur la plage de l'Aber-Wrac'h, dans les yeux de ma mère, dans les gestes des acteurs, dans les livres.

A la Commune
d’après Lewis Caroll, Daniil Harms, François-Marie Luzel , mis en scène par Madeleine Louarn
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Bruno Meyssat

I) Est-ce que tu fais du théâtre ? 
a/ Oui.

II) réponse a) : Que veux-tu de lui ?
Qu’il nous permette de voir à l’extérieur de nous des événements qui se passent en nous. De les manifester au plateau, de les coordonner puis de les partager avec un public désirant la prodigieuse activité d’interpréter. Le théâtre est une aire d’activité, de construction du sens qui joue avec son témoin : le spectateur. C’est lui qui, en liberté et jouissant de ses projections, crée quelque chose pour lui avec ce qu’il trouve de disponible sur le plateau. C’est une prolongation élaborée des activités fondatrices de l’enfance. La seule jubilation d’un spectacle est vite emportée de la mémoire. La mise en scène n’est pas une compétition de sauts d’obstacles où le metteur en scène résout les problèmes de représentation successifs posés par l’auteur où il expose l’originalité de sa lecture. C’est bien davantage, une représentation est un des derniers espaces de concentration en commun qu’il nous reste. Et les sciences humaines autant que la poétique l’occupent, car la projection, et la conscience de la projection, sont des manifestations qui nous déplient. 
réponse b) : Qu’est-ce que tu ne veux plus de lui ? 
Avec le monde cruel qui nous entoure et nous invente, en France la quantité considérable de « créations » de textes classiques ou anciens est affligeante. Est-ce bien raisonnable, voire honnête, d’utiliser les textes de Molière, d’Ibsen ou de Tchekhov pour dénoncer les affres ou les combines d’aujourd’hui ? N’est-ce pas un peu court ? Une approche « engagée » et dans son époque ne demande-t-elle pas davantage en termes d’invention, de travail dramaturgique, d’effort d’instruction d’un sujet, d’écriture ? Devant de tels objets le public se défait d’un travail précieux d’accomplissement du sens, de plaisir de terminer le geste initié par le plateau. Quand, en tournée, on passe derrière toutes ces productions, on sent sa douleur comme on dit. On entend que toute tentative hors des standards de la narration est redevenue une aventure pour une part du public. Inonder les plateaux avec le répertoire versifié ou non, en costumes d’époque ou non, n’est pas sans effet de long terme. Pourtant Molière n’a pas monté les fabliaux du Moyen Âge, il a tenté des formes face à son époque. Cette redécouverte de l’Amérique à chaque plaquette de saison est un symptôme. Elle discrédite la scène face aux efforts des cinéastes par exemple de témoigner de notre temps. L’Histoire, l’enfer qui s’augure, demandent qu’on s’y prenne autrement, qu’on coupe les ponts avec ce qu’on qualifie depuis longtemps de répertoire. Dans un agenda, au répertoire, il n’y a que les numéros déjà connus.

III) « On traverse un tunnel - l’époque », disait Mallarmé.
Qu’est-ce qui bouche le désir ?

Ce n’est pas un tunnel (un ouvrage d’origine extérieure), « l’époque » est une construction commune. Notre milieu accepte de se comporter comme un marché et on sait que c’est le mimétisme pur et simple qui oriente les marchés financiers, non les fondamentaux économiques. Désire-t-on une forme, une réalité -fût-elle adverse et source d’ennuis ? Ou désire-t-on ce que désire l’autre et qui est ainsi désigné comme désirable ? Des metteurs en scène aux personnalités si différentes devraient secréter des théâtres bien plus différents, voire vivement  antagonistes, générateurs de saines querelles esthétiques, pourquoi pas ? Les seules disputes de notre milieu concernent trop souvent les subventions ou les attributions de centres dramatiques. Est-ce si définitivement central ? Qu’en restera-t-il ? Est-ça la politique - concept déjà bien dégradé ? La conduite mimétique demeure centrale pour nous qui fabriquons et pour ceux qui nous programment. Elle est peu interrogée car la concurrence renvoie - c’est un de ses rôles anesthésiants - chacun dans l’isolement de ses constats propres. Elle est fertile en diable, glaçante et légitime la paresse. Une accoutumance forte à la communication n’arrange pas les choses. Toute perte de temps quant aux questions premières caractérise toujours l’ultime rendez-vous. 
Comment tu le débouches ? 
Je cultive ma parcelle, tous les jours.

IV) L’Amour ? La Beauté ? Tu les cherches encore ? Y a-t-il un endroit du monde où tu les accroches ? 
Bien sûr, mais le théâtre n’a jamais suffi pour ça.  
Hélas peu en France. Souvent en déplacements. Principalement en Crète.

 

A la Commune
Bruno Meyssat
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Fausto Paravidino

I) Est-ce que tu fais du théâtre ? 
a)    Oui
b)    Non 

Sì. Anche quando faccio altro.
Oui. Même quand je fais autre chose.

II) Si réponse a) : Que veux-tu de lui ? 
Di solito mi domando cosa potrebbe volere lui da me. Io da lui voglio che aiuti l’umanità a trovare la lingua per parlarsi meglio, che ci mandi a letto la sera con la sensazione che nel bene e nel male questa vita valga la pena di essere vissuta se non altro per la bellezza della sua rappresentazione, che sconfigga il fascismo.     
En général, je me demande surtout ce que lui pourrait vouloir de moi. 
Moi, je veux de lui qu’il aide l’humanité à trouver une langue pour qu’on se parle mieux, qu’on aille se coucher le soir avec l’idée que peut-être, malgré tout, cette vie vaut la peine d’être vécue, au moins pour la beauté de sa représentation. Je veux aussi qu’il abatte le fascisme.
Si réponse b) : Qu’est-ce que tu ne veux plus de lui ? 
Che la smetta di dividere gli esseri umani tra chi in nome della cultura sopporta la noia e chi non la sopporta e quindi a teatro non ci va. Se non ci si incontra a teatro non ci si incontra e basta.
Je veux qu’il arrête de faire une distinction entre ceux qui, au nom de la culture, supportent l’ennui et ceux qui ne le supportent pas et donc ne vont pas au théâtre.
Si le théâtre n’est pas le lieu de la rencontre, il n’y a pas de rencontre du tout. 

III) « On traverse un tunnel - l’époque », disait Mallarmé.
Qu’est-ce qui bouche le désir ?

La paura.
La peur.
Comment tu le débouches ?
Col teatro. 
Par le théâtre.

IV) L’Amour ? La Beauté ? Tu les cherches encore ? 
A volte mi sembra persino di trovarle !
J’ai même parfois l’impression de les trouver!
Y a-t-il un endroit du monde où tu les accroches ? 
Negli esseri umani, anche se sono bravvisimi a nascondere amore e bellezza, è il posto dove mi interessa di più cercarle e dove è più bello trovarne (nella frutta è troppo facile !).
Les êtres humains sont très forts pour faire disparaître l’Amour et la Beauté, mais c’est là que ça m’intéresse le plus de chercher. Là, aussi, que c’est si beau de trouver (dans les fruits, c’est trop facile !).

A la Commune
écrit et mis en scène par Fausto Paravidino
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Rimini Protokoll

I) Est-ce que tu fais du théâtre ?
Treibst Du Theater ?  

Oui / Ya.
Non /Nein

Ya.
Oui.

II) Si réponse a) : Que veux-tu de lui ?
Wenn Sie die a) Antwort auswählen : Was willst Du von ihm ?

Wir benützen das Theater als Sprungbrett in die Welt hinaus. Als Fenster in die Stadt. Im Theater schauen die Menschen so genau und hören so gut zu wie sonst im Leben nie.
Nous utilisons le théâtre comme un tremplin vers le monde. Comme une fenêtre dans la ville. Au théâtre, les gens regardent plus exactement et écoutent plus intensément qu'ils ne le font dans la vie.

III°) « On traverse un tunnel - l’époque », disait Mallarmé.
Wir gehen durch einen Tunnel - unsere Zeit, sagte Mallarmé
Qu’est-ce qui bouche le désir ?
Was stopft den Willen zu ?

Désir ? Das klingt heute wie die Werbung für ein Perfume. Es scheint, dass wir in einer Zeit leben, in der alle immer mehr wollen. Sie rufen Ich-Ich-Ich !
Wir rufen zurück: Wir wir wir !

Désir ? Aujourd'hui, ça sonne comme une publicité pour un parfum. Il semble que nous vivons une époque dans laquelle tout le monde veut toujours plus, et crie : Moi-Moi-Moi !
Mais nous répondons : Nous-Nous-Nous !
Comment tu le débouches ?
Wie machst du ihn wieder frei ?

Augen auf !
En ouvrant les yeux !

IV) L’Amour ? La Beauté ? Tu les cherches encore ? Y a-t-il un endroit du monde où tu les accroches ?
Liebe ? Schönheit ? Suchst Du sie noch ? Gibt es einen Ort auf der Welt, an den Du sie aufhängst ?

All diese grossen Ideen wurden oft für Monumente in Beton gegossen oder in grosse, zentralisierte, abstrakte Gebäude gehieft.
Europa zum Beispiel scheint oft etwas zu sein, was ganz weit weg ist, in einer Kommssion in Brüssel oder bei Politikern,
die immer von anderen gewählt wurden.
Im Moment suchen wir Wohnungen bei Menschen, die ein Stück Europa zu sich nach Hause einladen wollen.
Rund um einen Tisch entsteht etwas kleines Interaktives. Eine Begegnung, ein Spiel und am Ende essen wir Kuchen auf einer Europakarte.

Toutes ces grandes idées ont souvent été coulées dans le béton pour des monuments, ou bien taillées dans des constructions magistrales, centralisées, abstraites. 
L'Europe, par exemple, semble souvent être quelque chose de très lointain : une commission à Bruxelles, ou bien des politiciens, toujours élus par d'autres.
En ce moment, nous sommes à la recherche de personnes qui aimeraient inviter un bout d'Europe chez eux.
Quelque chose comme une petite interaction a lieu autour d'une table. Une rencontre, un jeu, et à la fin, on mange un gâteau sur une carte de l'Europe.

A la Commune
conçue, écrite et mise en scène par Helgard Haug, Stefan Kaegi, Daniel Wetzel (Rimini Protokoll)
SPECTACLES