questions à Victor Gauthier-Martin

L’amour ? La Beauté ? Tu les cherches encore ? Y a-t-il un endroit du monde où tu les accroches ? 

J’aurais envie de dire que je les cherche de façon permanente mais ne les vois ou les sens que rarement. En tout cas, elles vont bien ensemble, on les imagine très bien cohabiter l’une avec l’autre. Elles s’aiment !
Alors, il y a l’Amour… celui que nous croyons connaître et qui dit : « Je t’aime de tout mon cœur et pour la vie etc. » 
Très bien ! Et puis il y a l’amour de l’instant, l’éphémère, le furtif, celui qui saisit, fait peur, émeut comme ça sans prévenir. L’instant fragile du relâchement total, où la pensée et le corps fonctionnent ensemble, où nous sommes ces enfants que nous rêvons d’être au travers d’un regard, d’une parole. On se dit souvent dans de tels instants, comme un public qui s’enflamme : « C’est de toute Beauté ». 
Il s’agit là de la Beauté indomptable, celle qui nous échappe et qu’on voudrait apprivoiser. L’ultime ambition de l’actrice ou de l’acteur, qui ne cherche d’ailleurs pas à être beau ou amoureux mais qui le devient sans le savoir dans les yeux des spectateurs. 
Modestement, je ne pense toucher ces deux-là (l’Amour et la Beauté) qu’épisodiquement, et sans en faire une obsession.
En revanche, Chaos et Colère m’accompagnent dans mon travail et s’invitent régulièrement aux répétitions ; orientent mes choix de textes et nourrissent mon imagination. 

« L’Époque - On traverse un tunnel » disait Mallarmé. Qu’est-ce qui bouche le désir ? Et comment tu le débouches ?

J’aime bien cette image du bouchon qui bouche le désir, c’est bouché !! Plus rien ne s’écoule, tout est à sec !! C’est la dépression du monde contemporain. 
Forcés de constater, à notre grand regret que l’individualisme chronophage et cadavérique, l’ennui qui trace son sillon inlassablement pour que nous semions les graines d’un monde mercantile et commercial et qui ne doit rien à personne, sont bien ancrés dans nos consciences. 
(Tout se mérite, pour gagner faut être prêt à tout, tais-toi et fais ce qu’on te dit, le travail est un labeur auquel personne ne doit échapper).

Je n’ai jamais pensé à ça, un désir bouché…
J’ai vécu un désir fatigué, mais bouché non ! Le désir est pour moi un véritable moteur, à l’origine de tous mes projets et dans le passage à l’acte.

L’écrivain Lucrèce suggère de s’imaginer à l’article de la mort, de penser deux possibilités : soit vous avez le sentiment d’avoir bien vécu, où je dirais même, d’avoir réussi à être traversé par des désirs, auquel cas vous pouvez quitter la table, le sourire aux lèvres ; soit ce n’est pas le cas, et du coup ça ne change rien que vous perdiez la vie, puisque de toute évidence vous n’avez pas su quoi faire de votre désir. Sans doute cela est-il d’un maigre réconfort sur son lit de mort. 
Mais si vous y songez dès maintenant, alors que tous vos moyens sont à disposition, n’est-ce pas, peut-être que certaines perspectives se déboucheront. Peut-être est-ce une façon de déboucher le désir en lui redonnant sa place, sa fonction de vie et de moteur. 

En cas d’échec, vous pouvez essayer Les Essais de Montaigne. Ou alors, pour les plus énervés Les Black Blocs de Francis Dupuis-Déri, ou Propaganda de Noam Chomsky, et sinon pour les férus d’économie ne ratez pas Fonds de pension, piège à cons ? : mirage de la démocratie actionnariale de Frédéric Lordon. Chacun doit trouver Livre à son Besoin.


Est-ce que tu fais du théâtre ? Oui ou non ? Que veux-tu de lui ? Qu’est-ce que tu ne veux plus de lui ?

Ma réponse est que, oui, j’essaie, le plus possible ! Ce que je veux de lui, qu’il continue à m’apprendre des choses nouvelles… 
Et pour finir qu’est-ce que je ne veux plus de lui : qu’il devienne impossible à exercer. 
Aujourd’hui l’État et certaines collectivités locales se désengagent massivement des Services publics, la Culture, mais aussi bien sûr l’Éducation, la Santé, la Justice, qui sont les fondements de notre société. Nous sommes avec la classe politique au pouvoir, face à un mur, sans pensée, glacés, figés. On nous répète de façon récurrente qu’il n’y a plus d’argent. Les caisses sont vides. Et nous avons fini par le croire. Par accepter l’idée que nous sommes des forces d’inertie qui empêchent le progrès. 
Continuer, aujourd’hui, c’est résister à cette pensée unique, ce rouleau compresseur. Rester unis. Être audacieux. Faire des choix artistiques qui ne soient pas dictés par l’économie. Reprendre le pouvoir et redevenir force de proposition et d’inventivité.

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