questions à Thierry Bedard

I°) Est-ce que tu fais du théâtre ?
Oui, à défaut de crier dans les rues une révolte profonde contre « une humanité qui jongle sur sa raison d’être » ...

réponse a) : Que veux-tu de lui ?
Je veux que le théâtre me donne encore l’illusion (!) de la possibilité de changer le monde et les conditions de vie des hommes, de lutter contre la servitude, l’injustice, la violence, la souffrance, l’humiliation, l’insécurité, les atteintes à la dignité humaine ... (c’est amusant, je crois que c’est assez proche de ce que souhaitaient les fondateurs du Théâtre de La Commune).
C’est un programme de désespéré ... mais nécessaire contre une société traitre et insincère, une société pleine d’une morgue insupportable. Un programme qui intègre tout de même une certaine ironie. J’ai juste la prétention de « rendre visible ce qui gouverne nos existences » et ce qui ordonne nos pensées, même les plus secrètes.

réponse b) : Qu’est-ce que tu ne veux plus de lui ?
Dans ce monde de confusion partagée, je dirais que je ne veux plus de cette sorte de « dissonance cognitive » dans le théâtre français - la dissonance cognitive est une maladie grave : c’est le savoir accompagné de refoulement !

III°) « On traverse un tunnel - l’époque », disait Mallarmé.
Son époque a donné la grande guerre. Notre vingt et unième siècle sera probablement un siècle d’extrême violence, j’en suis certain, mais je ne sais pas si je doit justifier ce commentaire ...

Qu’est-ce qui bouche le désir ? Comment tu le débouches ?
Une autre citation de Mallarmé: « Vaincre le hasard mot pour mot ». Il aimait la rhétorique, et là, je reste perplexe face à la génialité de la proposition – on pourrait rêver d’un acteur énonçant cette phrase improbable au public, un public restant bouche bée comme la bouche un peu ridicule de l’acteur déformée par le dernier ... mot.
En fait, j’aime retrouver les plateaux des théâtres même si je me sens très éloigné du théâtre actuel, du moins dans ses discours. J’ai surtout le désir de m’amuser et de beaucoup rire de sujets impossibles, comme une partie de mon travail actuel – en particulier la série d’Un monde idéal et le cycle des Exercices et menaces *. J’ai ces dernières années un peu voyagé dans des pays de misère, j’ai sombré dans une empathie suspecte, mais c’est ce qui a fondé mes réflexions et exacerbé mes sentiments. Finalement, j’aimerais avoir la force de brailler dans le métro, comme les types qui cauchemardent leur vie au milieu de la foule, d’une manière si poignante.

IV°) L’Amour ? La Beauté ? Tu les cherches encore ? Y a-t-il un endroit du monde où tu les accroches ?
Je ne saurais répondre autrement qu’avec ces quelques mots de Joseph Conrad, tiré d’une lettre à l’une de ses amies :
On peut parfois atteindre à une sincérité si manifeste qu’à la fin, la vision de regret ou de pitié, de terreur ou de gaieté qu’on présente éveillera dans le cœur des spectateurs (cf : des lecteurs) le sentiment d’une inévitable solidarité, dans la joie, dans l’espérance, dans une incertaine destinée qui unit les hommes les uns aux autres ... Je suis sincère.
*.« Le mot exercice ne doit pas faire oublier que l’on s’exerce, toujours en vue d’un danger réel afin d’empêcher que le pire survienne. Et les erreurs ne sont pas autorisées bien qu’elles soient vraisemblables. » (Peter Slotedijk)

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