questions à Robert Cantarella

I
Est-ce que tu fais du théâtre ?
a) oui    b) non

Oui.

II
réponse a) Que veux-tu de lui ?

J’ai du mal à tutoyer un art pour moi toujours tenu à distance et qui vient de ma fréquentation jamais aisée, ou facile, (ah l’aisance) de son milieu. Alors lisant la question comme les autres en plein cœur, sans ironie ou malignité, je me ressens sans vouloir, sans volonté manifeste, si ce n’est la remise en question des conditions de sa production (au théâtre) qui me sont toujours et à jamais (à mon âge, après 35 ans de pratique je peux le confirmer sans risque de me déjuger), un chantier de recalibrage éternel. Autrement dit je ne me fais pas au théâtre, comme on peut ne pas se faire à un climat, par conséquent en attendre un rendu, une précipitation, une humeur, une fonction, un retour sur investissement, non, plutôt une occasion de rencontre provisoire, toujours provisoire. C’est une problématique mystérieuse, car jeune, pour commencer en fait, j’ai imaginé un théâtre agissant, modifiant les consciences et permettant une autre prise sur l’assistance, sur son degré de poésie-politique pris à plusieurs, alors (à cette époque) tout me plaisait : le groupe provisoire, la parole circulant à la tangente de la compréhension mais toujours libre, follement in-assignée, l’insoumission aux normes, puis j’ai un peu oublié cette fonction ou attente pour me laisser faire par les rencontres de ce qui ne me ressemblait pas du tout: acteurs (Maury, Giorgetti, Fisera, Vourch, Tessier, Congé, Moulin, Clamens, Bonitzer par exemple) et auteurs (Bouquet, Giraudon, Deleuze, Renaude, Doutey, Honoré, Vaugelade par exemple). Depuis, je veux de lui (le théâtre est il un sujet ?) qu’il aille à l’opposé du rassemblement unifié autour d’un sujet, voilà, en l’écrivant c’est beaucoup plus clair, en travaillant pour et avec des auteurs, acteurs ou en copiant des voix pensées admirées, je veux me défaire d’un commun accord autour d’un sujet, et plus je l’écris plus cela est clair, l’inverse d’un feu de camp.
réponse b) Qu’est-ce que tu ne veux plus de lui ?
Qu’il ait peur d’inventer des mondes ridicules.

III
« On traverse un tunnel – l’époque », disait Mallarmé.
Qu’est-ce qui bouche le désir ? 

Oh, je ne sais pas, je peux deviner ce qui encombre le désir : la peur du ridicule, la peur de perdre ses acquis, la volonté de puissance, de ne pas vouloir transmettre tout le temps, toujours, partout, le sérieux du maître, ou plutôt de la maîtrise, l’acceptation du consensus quand il faudrait se faire mal pour continuer sa déraison devant les autres, le personnel qui s’occupe de la culture fatigué de l’art sous toutes ses formes, c’est-à-dire encore sans formes, la peur, encore une fois, la paresse, la certitude.
Comment tu le débouches ?
Parler, écrire, partager, aimer la tendresse du présent, défaire les centres et leur nid de privilèges, accepter pour tous les ateliers de pratique artistique au moins une ou un responsable de la culture, philosopher en nombre dans des bains à remous, se mélanger au point de ne plus savoir le chemin de retour précisément.

IV
L’Amour ? La Beauté ? Tu les cherches encore ?

Oui.
Y a-t-il un endroit du monde où tu les accroches ?
Quels curieux mots, endroit et accroche, à la fois beaux et un tantinet BHV comme métaphore, mais je pense que l’endroit (qui finalement est mieux que la place) est l’entretien de l’assemblée amicale et donc amoureuse, c’est un endroit sans gravité et pourtant l’essence de ma vie, c’est au cœur de ce mouvement immobile, ou de ce lieu sans contour que nous faisons des expériences de paroles, de caresses, de jouissance, de pensées, de formes de théâtre, d’échanges, de violences, et c’est de là que je peux imaginer des formes de représentation comme Faire le Gilles, Notre Faust, La Réplique, Classique par temps de crise, Fais moi Plaisir, Monstres, c’est à dire, des essais de réglage (je suis fils de mécanicien/carrossier, alliage du bonheur des formes retrouvées et du bruit des moteurs bien réglés) des conditions de l’amour et de la beauté (avec minuscule au fait) en y mêlant ce qui les rend préhensibles par tous, la politique.

 

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