questions à Magali Montoya

I
Est-ce que tu fais du théâtre ?
a)oui 
 b)non

a) Oui,
Je l’ai rencontré presque par hasard et je ne l’ai plus quitté.
J’en fais au moins de trois manières
- en interprète, un corps, une voix, passeuse d’un auteur, servante du plateau
- de cette place nommée metteure en scène, j’essaie de lui donner une forme partageable
- en spectatrice, les spectateurs font le théâtre, le reçoivent, le prolongent, l’augmentent de leur regard, justifient la nécessité brulante de cet art vivant

II
Si réponse a) Que veux-tu de lui ?

qu’il demeure ce lieu où des gens se rassemblent
qu’il renouvelle le désir blessé par les temps,
qu’il redonne un corps à l’espoir,
qu’il soit un appel d’air,
qu’il me préserve du bruit du monde
qu’il résiste à l’air du temps
          qu’il soit cet instant suspendu à nul autre pareil
qu’il me donne les outils d’une compréhension     
qu’il pense le passé, regarde l’avenir et fasse du temps présent non pas un requiem mais un sursaut
qu’il me raconte encore et encore l’humain
qu’il honore la vie de tous et de chacun
qu’il regarde au-delà de son propre monde
qu’il écoute avec les yeux
          qu’il m’éveille au mystère
qu’il prenne le temps qu’il faut
qu’il crée du souvenir et non de l’oubli
qu’il doute dans sa pratique comme une garantie de ce qui le constitue
qu’il laisse un espace pour son prolongement
qu’il fasse résonner encore la voix des poètes, ceux d’hier, d’aujourd’hui et de demain, nos guides clairvoyants
qu’il soit une ode à nos vivants et à nos morts 
         qu’il m’aide à rêver ma vie

Qu’est ce que tu ne veux plus de lui ?
Tout l’inverse de la liste non exhaustive ci dessus,
je vous laisse pratiquer l’exercice photographique du « négatif » si vous le souhaitez.

III
« On traverse un tunnel – l’époque », disait Mallarmé. Qu’est-ce qui bouche le désir ?

La peur
Comment tu le débouches ?
En restant à l’écoute de mon désir,
dans le risque du partage
avec douceur et persévérance

IV
L’Amour ? La Beauté ? Tu les cherches encore ?

Oui, inlassablement, éperdument.
Si j’y renonçais ce serait une trahison envers cette pensée que ce sont eux qui peuvent sauver le monde.

Y a-t-il un endroit du monde où tu les accroches ?
Je ne les accroche pas,
ils ne se laissent pas accrocher.
Ils me semblent avoir toujours été là pour tous.
Ils font leur ouvrage,
Ils surgissent, disparaissent du manque de soin,
reviennent à l’assaut,
nous dépossèdent pour nous rendre à l’essentiel.
Je me laisse saisir par eux
dans la promesse d’une rencontre,
un regard, un visage, la nature, l’art, la littérature, la musique,
le cinéma, la danse, la poésie, le théâtre,
il suffit d’ouvrir les yeux ou de les fermer.
C’est l’histoire d’une joie.

Et viennent les mots, les armes miraculeuses.

Eperdu est sans doute de tous les mots de la langue française celui que je préfère. C’est un mot qui ne calcule pas, qui n’arrête pas mais soudainement emporte vers l’improbable.
De l’ancien français espedre qui veut dire perdre complètement, il signifie aussi troublé par une violente émotion, à miser exclusivement sur la perte, il ne connaît ni la mesure ni la bassesse. Son envergure est immense et sa trajectoire bouleversante. Et s’il transfigure le regard, l’amour, la passion, c’est de toujours leur donner sa perspective de cœur qui bat contre le néant.
Ce sont les premiers mots d’un livre d’Annie Le Brun, « De l’éperdu ».
« Les armes miraculeuses » c’est Aimé Césaire.

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