questions à Les Encombrants

I) Est-ce que tu fais du théâtre ? 
Étienne Grebot : Sans entrer dans les grandes considérations sur ce qu’est « faire », à partir d’où commence l’art etc. Pour moi le théâtre existe dès qu’une personne se met à prétendre pour une personne qui regarde. Donc oui, on en fait. 
Frédérique Moreau de Bellaing : Oui. Faire du théâtre c’est raconter une histoire.

II) Que veux-tu de lui ?
Qu’est-ce que tu ne veux plus de lui ? 
Frédérique Moreau de Bellaing : Rien. Je n’ai rien à exiger du théâtre. Ce doit être l’occasion d’être ensemble, de vivre ensemble un moment unique qui ne sera jamais ni comme la veille ni comme le lendemain. Pour moi le théâtre, c’est une photo d’Ito Josué :


Étienne Grebot : Ce que je veux du théâtre, c’est qu’il continue de réfléchir. Je veux dire par là qu’il continue à être ce miroir, sinon déformant, au moins grossissant, du monde dans lequel nous vivons, afin que nous puissions (nous) voir sous un autre angle. Je ne parle pas, bien sûr, du bête reflet de la glace le matin quand on se lave (rase !). Je parle du miroir intérieur. Celui de l’âme. J’attends du théâtre qu’il nous propose d’autres points de vue, qu’il change notre regard, et par conséquent notre réflexion dans tous les sens du terme.

réponse b)Qu’est-ce que tu ne veux plus de lui?
Étienne Grebot : Avec « Les Encombrants » nous essayons de faire du théâtre « Tout-Terrain », c’est-à-dire des objets qui se jouent des frontières. Ça nous pose pas mal de problèmes, parce qu’on nous demande sans cesse de nous définir, d’entrer dans des cases. Comme si pour faire du théâtre il fallait choisir entre théâtre de salle ou théâtre de rue, théâtre d’auteur ou visuel, théâtre « classique » ou expérimental etc. Comme s’il fallait appartenir à un genre (c’est le grand truc en ce moment la théorie du genre !). Ce que je ne veux plus du théâtre, c’est qu’il contribue à créer encore plus de frontières. Il n’y a rien de plus artificiel qu’une frontière. C’est une théorie, une vue de l’esprit qui divise. C’est la meilleure représentation de ce qui représente pour moi la bêtise. Si l’on n’y prenait pas garde on ferait de chaque différence une frontière. Autant vivre seul dans une grotte, et alors là, adieu le théâtre ! Le théâtre doit être un moyen de mettre à jour et d’embrasser les différences, plutôt que de les renier. Qu’on ne se méprenne pas, je ne dis pas que le théâtre doit être rassembleur, populiste, et tout aplanir, bien au contraire, il peut être dérangeant, obscur même. Mais il doit pouvoir s’adresser à tous, poser des questions, et non pas y répondre. Pour nous permettre de réfléchir, une fois encore. Frédérique Moreau de Bellaing : Je suis d’accord, Étienne, le théâtre ne change pas la société, mais les individus qui la composent. Tiens regarde encore Ito Josué :

III) On traverse un tunnel - l’époque », disait Mallarmé. Qu’est-ce qui bouche le désir ?
Comment tu le débouches ? 
Étienne Grebot : Un tunnel, c’est juste un passage sombre, mystérieux, qui débouche de l’autre côté, où l’on retrouve la lumière. C’est bien. Quand j’étais petit avec les copains on se mettait dans les tunnels des trains pour se faire peur. C’était hyper excitant ce mélange d’interdit, de peur, d’angoisse et l’idée de le faire quand même pour savourer l’après. Lapeur, c’est passager. Quand on la dépasse, c’est un vrai trip. Du coup le désir, c’est de se confronter à ce qui fait peur, de braver les interdits. Et pour le déboucher, c’est comme dans le rock, tu démarres à fond et après….. t’accélères !
Frédérique Moreau de Bellaing : Aujourd’hui si on entre dans un tunnel c’est parce que nos dirigeants nous mettent dans le noir, et ça les arrange parce que ça nous fait peur de ne pas savoir ce qui nous attend de l’autre côté. Un bon terreau pour l’extrémisme, le fascisme, alors pour le déboucher : un bon coup de ventouse à chiottes à base d’effronterie, de désobéissance, c’est ça que je désire !

IV) L’Amour ? La Beauté ? Tu les cherches encore ?
Y a-t-il un endroit du monde où tu les accroches?
Frédérique Moreau de Bellaing : Non, je ne les cherche pas. En général ça me surprend quand je tombe dessus. Et il n’y a pas d’endroit du monde en particulier où les accrocher, c’est comme la laideur et la haine quand je tombe dessus.
Étienne Grebot : L’amour, la beauté, ce sont des choses que j’ai arrêté de chercher, parce que comme disait Coluche à propos de Dieu : « C’est comme le sucre dans le lait chaud : il est partout et on le voit pas, et plus on le cherche moins on le trouve ». Plus sérieusement, c’est bête, mais je suis papa deux fois, et depuis, en termes d’amour et de beauté, j’ai rien trouvé d’équivalent ! Là encore c’est une question de regard. Mes filles m’ont réappris à me laisser surprendre, à redécouvrir naïvement où se trouvent l’amour et la beauté. Et c’est facile d’y accrocher son regard, y’en a partout. « Oh papa, regarde un caillou ! » me disait encore hier ma fille, s’émerveillant devant un bout de mur cassé…
Réponse de Boa Passajou, envoyée par téléphone, écrite du vestiaire de la piscine :
Sur le « a » de théâtre, il y a ce petit chapeau circomplexe qui parfois nous empêche de sentir la simplicité du monde. Et du coup d’en éprouver la richesse. Parfois, quand on dépose ce petit accent du dimanche, la voyelle s’éclaircit, la voix porte, la bouche s’ouvre comme une oreille à l’envers, et le coeur se rapproche enfin des lèvres. Moi je crois plutôt que je fais du théatre.

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