Questions à Julie Berès et Kévin Keiss

I
Est-ce que tu fais du théâtre ?

réponse a) Oui
 réponse b) Non
a) et b)

On se dit que le théâtre « nous fait », nous « défait » aussi bien, plutôt qu’on ne le « fait ». Et que si on le fait, quand « on le fait », quand « on en fait », c’est à plusieurs, c’est ensemble. Nécessairement. Que seul, finalement, ça n’est pas envisageable. Que c’est en parlant, en se parlant que la pensée surgit, s’édifie, tâtonne, s’effondre, résonne, s’ouvre.

II
Si réponse a) Que veux-tu de lui ?

Qu’est-ce qu’on veut ? Qu’est-ce qu’on lui veut ? Qu’il nous permette de penser à nouveau. De se dépenser. De se délocaliser, se déplacer de/dans notre pensée.
Qu’il nous insuffle une autre énergie. En grec ancien on dit « thumos », l’énergie vitale.
À chaque fois que je m’assois au théâtre, avant la représentation : j’espère. J’adore ce moment. Ce moment de tous les possibles. De l’attente de tous les possibles avec la certitude que c’est possible. 

III
« On traverse un tunnel – l’époque », disait Mallarmé.
 Qu’est-ce qui bouche le désir ? 
Comment tu le débouches ?

Mallarmé dit aussi « Il faut redonner du sens aux vieux mots fatigués de la tribu ». J’ai souvent la sensation que ce sont les définitions galvaudées des mots qui nous éloignent de leur substance sensible.
Comment pouvons-nous nous défendre de cette « réalité débordante, qui revient nous assiéger au plus profond de nous-mêmes » pour reprendre les termes d’Annie Le Brun ? Par exemple, quand on relit ou réentend le monologue de Nova et de la beauté de Par les villages de Handke, on a la sensation d’être moins seuls en entendant ces paroles. D’être « armés » à nouveau contre la solitude.

IV
L’Amour ? La Beauté ? 
Tu les cherches encore ? 
Y a-t-il un endroit du monde où tu les accroches ?

Je pense souvent à quelque chose qui pourrait être une sorte de métaphysique positive. Le Bon, le Beau. Ces concepts tellement galvaudés qu’on ne sait plus ce qu’ils veulent dire, ce qu’on voudrait même en dire. Mais savoir, absolument, qu’on ne veut plus de la déclaration sans cesse répétée de la lente et fatale agonie collective. Tenter de regarder autrement, de changer d’échelle. Voir le minuscule. L’interstice. L’enténébré. Le tremblant.
En allemand on dit « Umnachtung », on traduit souvent ce mot par « folie » mais il n’a rien de clinique. On pourrait traduire ça par « Rentrer dans la nuit en se modifiant ». Sortir de la grand’route de l’idéologie collective. L’injonction au bonheur normé. Et s’étonner.

 

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