questions à Irène Bonnaud

I) Est-ce que tu fais du théâtre ?
a)oui  b)non

Oui.

II) Si réponse a)Que veux-tu de lui?
Qu’il provoque l’étonnement.

III) «On traverse un tunnel - l’époque», disait Mallarmé.
Qu’est-ce qui bouche le désir?

Comment tu le débouches?
"Un premier enseignement à tirer des élections grecques et des deux mois de «négociations» qui viennent de s’écouler est qu’il est devenu impossible de contester les politiques d’austérité et, à travers elles, l’hégémonie des marchés financiers ; un deuxième enseignement est qu’il est devenu impossible de ne pas les contester.
Impossible de les contester, non seulement parce que partis socialistes et chrétiens-démocrates ont fait front commun contre les revendications du gouvernement grec, mais surtout parce que la dette apparaît comme la substance même de l’économie contemporaine : l’accès aux marchés  conditionne de fait le financement des besoins les plus essentiels par l’État et la riposte des autorités de Bruxelles n’a consisté en un sens qu’à rappeler ce fait, ce réel qui détermine « les règles du jeu ».
Impossible de ne pas les contester, parce qu’en sapant depuis 5 ans toute perspective de développement sur le territoire grec, l’Union Européenne a mis en péril la vie et offensé la dignité de milliers de ses membres.
C’est donc à ce point que nous nous trouvons aujourd’hui en Grèce et par extension partout en Europe : entre un impossible et une nécessité.
C’est bien parce que la dette touche à tous les aspects de nos vies que des revendications qui auraient eu leur place dans un programme social-démocrate classique apparaissent aujourd’hui comme des revendications radicales (ou «unilatérales», pour reprendre les termes de l’accord du 20 février) : le maintien d’un régime de retraites et d’une forme ou une autre de droit du travail est devenu une «revendication radicale» (une revendication susceptible de faire voler le système en éclats), l’accès aux soins est devenu une «revendication radicale», produire, se nourrir, avoir un toit, cultiver un sol qui ne soit pas contaminé par des rejets toxiques ou étudier sont devenus des «revendications radicales» — «radicales», puisque nul ne saurait ignorer la dette et que les décisions sont soumises sans appel aux revirements des marchés et au verdict des agences de notation.
On peut ainsi interpréter la violence des mémorandums et le blocus financier auquel le pays est soumis depuis les élections comme une démonstration, une leçon cruelle d’économie par l’exemple : sans dette, pas de médicaments, pas de soins, pas de système éducatif, pas de chauffage, pas de manuels scolaires ; pas de droits sociaux, de société ni d’État sans accès aux marchés financiers ; «sans dette, vous n’êtes rien».  
Ce message est aujourd’hui relayé par les éditorialistes parisiens qui décrivent les souffrances auxquelles le peuple grec doit s’attendre en cas de sortie précipitée de l’euro à la façon dont les théologiens détaillaient les tourments des pêcheurs aux Enfers. (...)
Il va désormais de soi pour nombre de citoyens grecs que les politiques austéritaires poursuivaient un but inverse à l’impératif de remboursement proclamé, que l’horizon aveugle de ces mesures n’était pas le remboursement de la dette mais sa perpétuation ad vitam æternam, perpétuation créant les conditions d’un régime fondé sur l’imposition des plus pauvres et la répression des soulèvements populaires ; il va désormais de soi pour nombre de citoyens espagnols que ceux qui, banques ou partis politiques, incitaient les classes moyennes et populaires à contracter des prêts immobiliers sont aussi ceux qui ont requis leur expulsion locative lorsqu’il ne leur a plus été possible de payer les taux d’intérêts, avec des conséquences semblables à celles de la crise des subprimes dont les victimes ont d’abord été les habitants les plus démunis des États-Unis d’Amérique.
Mais les pauvres ne sont pas forcément des pigeons et quelquefois aussi, dans le monde du capitalisme à visage inhumain, les oiseaux, petits ou gros, pigeons ou grives, se révoltent, montrent les dents, jettent des pierres, mettent le feu aux voitures et attaquent les banques… ou s’envolent."
(Dimitris Alexakis, Le jour où les oiseaux ont attaqué les banques, 6 avril 2015).

IV) L’Amour? La Beauté? Tu les cherches encore?
Y a-t-il un endroit du monde où tu les accroches?

"28.9.1960
Qui n’est prêt à verser des larmes que sur la belle aux yeux d’amande, la tue (ne fait que l’enterrer), la belle aux yeux d’amande, une seconde fois (l’enfouir plus profondément encore dans l’oubli). – À l’instant seulement où tu vas avec ta douleur (ta douleur la plus propre de toutes) vers les morts au nez crochu, les morts bossus et qui gesticulent et qui ont des goitres comme des quilles de bateau, à l’instant seulement où tu vas vers ces morts-là de Treblinka, d’Auschwitz et d’ailleurs, alors tu rencontres aussi l’œil et son Eidos : l’amande. – Pas le motif, mais la pause et l’intervalle, pas le motif mais les réservoirs de souffle, muets, pas le motif mais les silences sont garants (dans le poème) de la vérité d’une telle rencontre. En ce sens, les lèvres du poète ont, elles aussi, comme celles de Danton, des yeux. (Une formule dont il ne faut pas se débarrasser en l’appelant métaphore, on doit la comprendre comme un savoir et une vision !!).
Pas une métaphore destinée à je ne sais quelle recherche universitaire sur les lieux communs poétiques, apte à fournir un sujet de séminaire, mais un savoir, une vision à l’évidence la plus sangl nue.Beau, il faudrait sans doute nommer ainsi ce qui, dans la vérité d’une telle rencontre, se manifeste par son silence." (Paul Celan, brouillons du Méridien, Discours de réception du Prix Büchner, traduit de l'allemand par Irène Bonnaud) 

 

 

 

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