Questions à Dimitris Alexakis pour Irène Bonnaud

I°) Est-ce que tu fais du théâtre ?
Un peu de mal à répondre à cette question à la deuxième personne vu que je n’en fais jamais seul ; donc oui, nous faisons du théâtre, non, je ne fais pas de théâtre. Je fais pas de théâtre.

II°)
a) : Que veux-tu de lui ?
Réparer toutes les choses cassées. Enlever les voitures. Installer des bancs. Réinstaller des bancs là où ils les ont enlevés. Avoir une salle pour quand il pleut. Faire des jeux de société, parler et puis faire des fêtes en hiver. (Extrait du cahier de doléances des enfants du 12 boulevard de la Chapelle, hiver 2000.)

b) : Qu’est-ce que tu ne veux plus de lui ?
Être assis en rangs ; consommer ; côtoyer tout le temps des bourgeois cultivés (ça m’attriste, ça me met mal à l’aise, je ne m’y retrouve pas, je cherche mes amis d’enfance et la plupart n’y sont pas, je fais mine d’aller fumer une cigarette dehors mais c’est juste parce que j’ai besoin de prendre l’air et de sortir ; en général, je préfère passer deux heures dans un café, à côté du théâtre, à regarder les résultats des courses et les gens au comptoir.)

III°) « On traverse un tunnel - l’époque », disait Mallarmé.

Qu’est-ce qui bouche le désir ? Comment tu le débouches ?
J’aime beaucoup les tunnels quand on y court à plusieurs, quand on y court pour sortir à l’air libre, quand on y court pour s’échapper, quand on y marche aussi sans bruit pour ne pas se faire remarquer — beaucoup moins quand on y est bloqué. (Depuis 2015, à Athènes, cette impression de s’adresser chacun des signes d’un tunnel bouché à un autre, d’un endroit bloqué à un autre ; ce qui était il y a quelques années un mouvement collectif vivant est aujourd’hui un tunnel plein de pierres.)
J’aime beaucoup les tunnels : ils me rappellent l’underground et le hip-hop des années 80, les courses nocturnes jusqu’aux dépôts de la RATP. Il y a un nous en construction dans les tunnels, un nous clandestin et souterrain et j’aime bien en être, depuis le temps où nous faisions des graffitis autour de la Place des Fêtes, vers 83-84. Il y a toujours plein de tunnels et de passages dans les quartiers populaires et c’est souvent utile pour s’échapper. Il existe peut-être des tunnels qui permettent d’échapper à l’époque.
J’aime beaucoup les tunnels, même si on peut s’y faire méchamment piéger.
J’aime toujours le tunnel que les prisonniers du Troude Jacques Becker creusent quasiment à la petite cuillère. Entre 2012 et 2015 en Grèce, j’ai le sentiment qu’on a creusé un tunnel un peu de cette façon, à la petite cuillère ; le matin de l’évasion, quand nous avons sorti la tête à l’air libre en déplaçant légèrement la plaque d’égout, on s’est rendu compte que quelqu’un nous avait balancés. C’est triste : ça nous a coûté beaucoup d’efforts et de peine et ce tunnel-là, auquel des milliers avaient travaillé, est devenu inutile en l’espace de quelques secondes. Ça explique un certain découragement : tout ce travail pour rien, tout ce travail qui paraît avoir été soudain accompli en pure perte — ça coupe un peu les jambes et les bras.
L’enjeu aujourd’hui pour nous, ici, après 2015, est de récupérer autrement tout ce travail fait, et qui n’a pas pu disparaître simplement comme ça, en fumée, pour d’autres fins, pour d’autres façons de faire avancer les choses (les structures de solidarité, la politique impulsée à partir de projets collectifs locaux). Le théâtre peut et doit forcément s’inscrire dans ce mouvement-là, qui part d’initiatives concrètes (d’éducation, d’accès aux soins et aux médicaments, d’accès à la culture et à la création) et d’un refus des formes de délégation politique traditionnelles, de gauche à droite.

IV°) L’Amour ? La Beauté ? Tu les cherches encore ? Y a-t-il un endroit du monde où tu les accroches ?
Une des choses les plus belles, pour moi, de ces dernières années, autant liée à l’amour qu’au désir et à la beauté, des corps et de la prise de parole : les milliers de visages et de paroles du mouvement de la place Syntagma, au printemps 2011. C’était du très, très grand et beau théâtre. Trop de souvenirs, de paroles, d’expressions, de visages pour se lancer ici ne serait-ce que dans une évocation, mais on y reviendra. On y revient. On y revient toujours parce qu’on n’a pas le choix. À cette époque, le mouvement était accroché, suspendu ou pendu à l’Assemblée nationale grecque (la place en question lui fait face). Peut-être trop. Il aurait sans doute mieux valu ne pas trop accrocher la beauté à un lieu, un endroit, ne pas trop vouloir la fixer.

Athènes, mercredi 18 avril 2018.

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