questions à Bruno Meyssat

I) Est-ce que tu fais du théâtre ? 
a/ Oui.

II) réponse a) : Que veux-tu de lui ?
Qu’il nous permette de voir à l’extérieur de nous des événements qui se passent en nous. De les manifester au plateau, de les coordonner puis de les partager avec un public désirant la prodigieuse activité d’interpréter. Le théâtre est une aire d’activité, de construction du sens qui joue avec son témoin : le spectateur. C’est lui qui, en liberté et jouissant de ses projections, crée quelque chose pour lui avec ce qu’il trouve de disponible sur le plateau. C’est une prolongation élaborée des activités fondatrices de l’enfance. La seule jubilation d’un spectacle est vite emportée de la mémoire. La mise en scène n’est pas une compétition de sauts d’obstacles où le metteur en scène résout les problèmes de représentation successifs posés par l’auteur où il expose l’originalité de sa lecture. C’est bien davantage, une représentation est un des derniers espaces de concentration en commun qu’il nous reste. Et les sciences humaines autant que la poétique l’occupent, car la projection, et la conscience de la projection, sont des manifestations qui nous déplient. 
réponse b) : Qu’est-ce que tu ne veux plus de lui ? 
Avec le monde cruel qui nous entoure et nous invente, en France la quantité considérable de « créations » de textes classiques ou anciens est affligeante. Est-ce bien raisonnable, voire honnête, d’utiliser les textes de Molière, d’Ibsen ou de Tchekhov pour dénoncer les affres ou les combines d’aujourd’hui ? N’est-ce pas un peu court ? Une approche « engagée » et dans son époque ne demande-t-elle pas davantage en termes d’invention, de travail dramaturgique, d’effort d’instruction d’un sujet, d’écriture ? Devant de tels objets le public se défait d’un travail précieux d’accomplissement du sens, de plaisir de terminer le geste initié par le plateau. Quand, en tournée, on passe derrière toutes ces productions, on sent sa douleur comme on dit. On entend que toute tentative hors des standards de la narration est redevenue une aventure pour une part du public. Inonder les plateaux avec le répertoire versifié ou non, en costumes d’époque ou non, n’est pas sans effet de long terme. Pourtant Molière n’a pas monté les fabliaux du Moyen Âge, il a tenté des formes face à son époque. Cette redécouverte de l’Amérique à chaque plaquette de saison est un symptôme. Elle discrédite la scène face aux efforts des cinéastes par exemple de témoigner de notre temps. L’Histoire, l’enfer qui s’augure, demandent qu’on s’y prenne autrement, qu’on coupe les ponts avec ce qu’on qualifie depuis longtemps de répertoire. Dans un agenda, au répertoire, il n’y a que les numéros déjà connus.

III) « On traverse un tunnel - l’époque », disait Mallarmé.
Qu’est-ce qui bouche le désir ?

Ce n’est pas un tunnel (un ouvrage d’origine extérieure), « l’époque » est une construction commune. Notre milieu accepte de se comporter comme un marché et on sait que c’est le mimétisme pur et simple qui oriente les marchés financiers, non les fondamentaux économiques. Désire-t-on une forme, une réalité -fût-elle adverse et source d’ennuis ? Ou désire-t-on ce que désire l’autre et qui est ainsi désigné comme désirable ? Des metteurs en scène aux personnalités si différentes devraient secréter des théâtres bien plus différents, voire vivement  antagonistes, générateurs de saines querelles esthétiques, pourquoi pas ? Les seules disputes de notre milieu concernent trop souvent les subventions ou les attributions de centres dramatiques. Est-ce si définitivement central ? Qu’en restera-t-il ? Est-ça la politique - concept déjà bien dégradé ? La conduite mimétique demeure centrale pour nous qui fabriquons et pour ceux qui nous programment. Elle est peu interrogée car la concurrence renvoie - c’est un de ses rôles anesthésiants - chacun dans l’isolement de ses constats propres. Elle est fertile en diable, glaçante et légitime la paresse. Une accoutumance forte à la communication n’arrange pas les choses. Toute perte de temps quant aux questions premières caractérise toujours l’ultime rendez-vous. 
Comment tu le débouches ? 
Je cultive ma parcelle, tous les jours.

IV) L’Amour ? La Beauté ? Tu les cherches encore ? Y a-t-il un endroit du monde où tu les accroches ? 
Bien sûr, mais le théâtre n’a jamais suffi pour ça.  
Hélas peu en France. Souvent en déplacements. Principalement en Crète.

 

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