questions à Benoît Lambert

Répondre à Marijo

-Tu fais quoi ?
-Ben j’ai reçu un questionnaire de la Commune d’Aubervilliers, en fait c’est une idée de Marijo, elle envoie des questions à des gens qui vont être accueillis la saison prochaine à la Commune et nous, on doit répondre.
-Et pourquoi tu le dis sur ce ton là ?
-Quel ton ?
-Ben je sais pas, ça a pas l’air de te faire plaisir.
-Si si ! Mais bon… Déjà, les questions sont quand même hyper dures…
-Fais-voir.
-…
-…
-…
-Attends ! Mais c’est hyper-intéressant ! C’est pas souvent qu’on te pose des questions comme ça !
-Oui mais bon…
-Ben si, quand même ! Attends !...
-Oui mais le truc c’est que parmi les gens qui vont répondre, y’a Alain Badiou…
-Alain Badiou ? Le philosophe ?
-Oui…
-Et alors ?
-Et alors je me vois pas écrire des conneries insignifiantes qui vont être publiées à côté des trucs hyper intéressants que va répondre Alain Badiou… Ça me fout des complexes… Et puis y’a pas que Badiou…
-C’est qui, les autres ?
-Laisse tomber, j’aime mieux pas y penser…
-Ohlàlà… T’es con, de réagir comme ça… C’est pas un concours ! Tu repasses pas le bac, là !
-Oui mais bon…
-Tu réponds simplement, et puis voilà. Tu fais avec ton propre sous-développement personnel, comme dit l’autre, et ça ira très bien !
-Tu crois ?
-Mais bien sûr ! Allez, lance-toi ! C’est quoi, la première question ?
-C’est « Est-ce que tu fais du théâtre ? »
-Bon ben ça c’est facile, non ?
-Ouais, je sais pas… faut voir, y’a peut-être un piège…
-Mais arrête ! T’es complètement parano ! Alors ? Vas-y ! Est-ce que tu fais du théâtre ?
-Oui.
-Tu vois, c’est pas si compliqué. Allez, deuxième question. « Que veux-tu de lui ? »
-…
-Bon, ça OK, c’est moins facile… mais bon, t’as bien une idée ? Qu’est-ce que tu lui veux, au théâtre ?
-Ben en fait…
-Oui ?...
-Non mais disons qu’au début, quand j’ai vu cette question, j’ai pensé à des tas de choses, sur le public, la place du théâtre dans la Cité, l’émancipation et tout…
-Ben c’est pas mal, ça !
-Oui… mais si je suis vraiment honnête… Comment dire ça ?... Tu sais, dans la littérature populaire, il y a deux types de héros. Il y a les héros solitaires, comme Arsène Lupin, Zorro, Superman, Batman, Corto Maltese, Fantômette…
-Fantômette elle a des copines…
-Oui mais c’est juste des copines, c’est pas vraiment des héros… Et puis laisse-moi aller au bout sinon on va pas y arriver…
-Ok, pardon…
-Donc il y a les héros solitaires et puis il y a les groupes de héros : les Trois Mousquetaires, les Quatre Fantastiques, le Club des Cinq…
-Dans le Club des Cinq, y’a un chien…
-Et alors ?
-Non, rien pardon, continue…
-Donc, les groupes de héros…
-Ouais comme les Vengeurs…
-Voilà…
-… ou l’Agence tout-risques, les Pieds Nickelés, les Schtroumpfs…
-Oui, bon…
-… et puis t’as les duos, aussi : Blake et Mortimer, Quick et Flupke, Satanas et Diabolo…
-ARRÊTE !!!
-Ok, Ok, continue…
-Donc, t’as les héros solitaires et t’as les groupes de héros, bon. Moi j’ai toujours préféré les groupes de héros. Je saurais pas forcément dire pourquoi. Sûrement qu’il y a chez les héros solitaires un truc un peu autosuffisant qui m’a toujours paru suspect. Dans les groupes de héros, ce qui est intéressant, c’est que chacun possède une puissance singulière. Mais en même temps, cette puissance ne s’effectue pleinement qu’en se composant avec les puissances des autres…
-Ouais, comme dans les X-men, quand Colossus lance Serval sur les Sentinelles…
-Voilà, si tu veux… En tout cas, les héros qui travaillent en groupe, ils tirent d’abord leurs forces des liens qu’ils tissent, de ce qui les lie. Ça veut pas dire qu’ils s’entendent toujours bien, d’ailleurs. Dans les groupes de héros, les héros peuvent avoir parfois des rapports très agressifs ou très tendus. Mais malgré cela, ils doivent toujours inventer des façons de composer pour accroître leurs forces.
-Oui bon d’accord mais c’est quoi le rapport avec la question?
-Ben ça va peut-être te paraître bizarre, mais j’ai l’impression que c’est une expérience de ce genre que j’ai cherchée en faisant du théâtre… Si je suis vraiment honnête, c’est sans doute ça que je « veux » de lui.
-Attends, tu veux dire quoi ? Que toi et tes petits camarades, quand vous faites vos spectacles, vous êtes un groupe de héros, c’est ça ?
-Ben non, évidemment, c’est pas ça…
-Tu me rassures !
-Mais en même temps, si, c’est exactement ça. Parce que ça reste quand même incroyable, cette idée de faire une œuvre d’art à plusieurs, non ? Si il y a bien une chose que tu peux pas faire tout seul, c’est le théâtre. Un spectacle, c’est toujours un truc collectif, qui fonctionne en composant des forces ou des puissances singulières, celles de tous les gens extrêmement différents qui vont participer à la création du truc. Et ça, ça m’a toujours fasciné, sûrement parce que j’ai toujours voulu faire partie d’un groupe ou d’une bande. Si j’avais pas fait de théâtre, je serai sûrement devenu gangster.
-Mouais… Et c’est pas un peu fonctionnaliste, ton affaire ?
-Comment ça ?
-Ben déjà, je passe sur le côté boy-scout, hein : « on est tous ensemble, on se tient chaud, et la vie serait tellement plus belle si tous les p’tits gars du monde voulaient bien se donner la main »…
-Non mais attends, t’es totalement caricatural, là ! Je t’ai dit qu’entre les héros, ça pouvait être hyper tendu ! Alors « boy scout », hein… !
-Bon mais à la limite c’est pas ça le problème. Non, quand je dis « fonctionnaliste », je veux dire que dans ton affaire de groupe et de héros, là, y’a quand même un côté « à chacun sa place en fonction de ses capacités », non ?
-… ???
-Ben si ! Y’a un côté « chacun à un talent particulier et chacun doit jouer son rôle ou tenir son rang pour faire tourner la machine ». Ton truc des puissances qui se composent, si ça se trouve, c’est juste une façon chic de justifier l’ordre, la hiérarchie, la distribution des places et des pouvoirs. C’est totalement réac, en fait. Si tu continues comme ça, à la fin tu vas nous expliquer que c’est bien que les fils d’ouvriers aillent à l’usine et que les fils de cadres aillent à l’ENA !
-Mais n’importe quoi ! C’est pas ça du tout !
-Ben si, quand même un peu…
-Mais non ! Composer des puissances, ça implique pas forcément de sombrer dans l’assignation identitaire. Ça implique pas forcément d’épingler chacun à la place qui lui revient. Au contraire, une action collective c’est aussi un processus de désidentification, où il faut négocier en permanence, où il faut redéfinir les places, les faire jouer. Les puissances singulières de chacun, elles ne sont jamais fixées une fois pour toutes puisqu’elles se modifient totalement en se composant avec celles des autres…
-Mouais…
-Ben si ! Les X-men, ils s’organisent pas du tout pareil selon qu’ils doivent combattre Magneto ou la Confrérie des Mauvais Mutants ! Donc tu peux pas dire que cette composition des puissances, elle conduit forcément à punaiser chacun à « sa » place. Parce qu’il n’y a pas de places prédéfinies : les places, c’est dans le processus qu’elles s’inventent, dans le combat (pour les X-men) ou dans l’acte de création (pour le théâtre). Et je pense que ça marche aussi pour le foot, mais je suis moins sûr…
-Bon, admettons…
-Oui et puis avançons, aussi, parce qu’il reste encore deux questions.
-Mince, t’as raison ! Y’a encore deux questions. Ohlàlà ! Ça va être super long ! Allez, question 3 : On traverse un tunnel - l’époque, disait Mallarmé. Qu’est-ce qui bouche le désir ? Comment tu le débouches ?
-…
-…
-Oh la vache ! Elle est balèze, celle-là !...
-Ouais ben réfléchis pas trop, réponds ce qui te vient.
-Euh…
-Réfléchis pas, je te dis ! Allez ! Ce qui te vient !
-Euh… 3% !
-3% ?
-3%.
-C’est quoi, 3% ?
-C’est le déficit public maximal autorisé par les critères de convergence de la zone euro.
-… ???
-Ben attends, tu me dis « réponds ce qui te vient » ! Tu me parles de tunnel, d’époque, de désir bouché, moi ce qui me vient c’est ça : 3%. Le déficit public maximal autorisé par les critères de convergence de la zone euro.
-Et c’est quoi le problème? Tu trouves que c’est pas assez ? Tu préfèrerais 4% ?
-Non non, pas du tout. 3%, 4%, je pense qu’on s’en fout complètement. Je pense que c’est pas du tout le problème. Mais en revanche, si y’a bien un truc qui bouche le désir et qui transforme l’époque en tunnel, pour moi c’est ça.
-Tu veux dire : la zone euro ?
-Non, l’économie.
-Ah ouais tu veux dire le capitalisme financier, les marchés fous, la marchandisation du monde, tout ça ?
-Oui, ça évidemment mais pas seulement. Non. Juste l’économie. La théorie économique.
-Ah OK. Et euh… pourquoi ?
-Je sais pas… Je pense que dans la formation des élites contemporaines, ça doit jouer un peu le rôle que jouait la théologie au moyen âge. Ça repose sur des présupposés à peu près aussi solides, c’est assez infantile et ça produit essentiellement de l’obéissance.
-Mais t’as pas fait des études d’éco, toi ?
-Ben si, justement.
-Ah OK.
-…
-…
-Bon mais ça, du coup, tu le débouches comment ?
-Tu veux dire : à titre personnel ?
-Euh… je sais pas, c’est pas dit dans la question…
-Ben moi j’ai juste arrêté mes études d’éco pour faire du théâtre mais vu le contexte, je sais pas si c’est le conseil du siècle…
-Ouais… Évidemment…
-…
-Bon, allez, dernière question : « L’Amour ? La Beauté ? Tu les cherches encore ? Y a-t-il un endroit du monde où tu les accroches ? »
-…
-Ben merde alors…
-Elle déchire, cette question !
-Carrément !
-…
-Bon, tu dirais quoi ?
-Ohlàlà ! Alors là, aucune idée ! Bon déjà, je suis pas sûr d’avoir déjà cherché des trucs qui commencent par des majuscules, à part le prénom de ma fille, donc bon... Mais c’est pas grave, à la limite, parce qu’une question comme ça, on aurait simplement envie de l’écrire à l’entrée d’un théâtre. Ça aurait de la gueule, non ? Parce que c’est une question difficile, mais c’est pas une question compliquée. C’est pas une question intimidante. N’importe qui, même un enfant, peut la comprendre. Alors après, les réponses… Je sais pas… C’est le secret de chacun, non ? Et puis d’ailleurs, c’est une question qu’on peut avoir envie de garder, plutôt que d’y répondre.
-Ouais, ou dans une zone commerciale.
-Comment ça ?
-Non parce que t’as dit « c’est une question qu’on aurait envie d’écrire à l’entrée d’un théâtre » et je me disais « ouais, ou dans une zone commerciale », genre au milieu des pubs, tu vois ?
-Ah ouais !
-Sur le territoire de l’ennemi, quoi.
-Ah ouais non mais carrément !
-Ben ouais.
-…
-…
-Ouais mais bon, tu crois pas qu’il peut y avoir confusion ? Et que les gens pensent qu’en fait c’est une pub pour des fringues, par exemple ?
-Ouais… ou pour des cintres…
-Voilà…
-…
-…
-Ouais ben tant pis, on le fera quand même. Chacun comprendra comme il voudra. Redis-la, pour voir ?
-« L’Amour ? La Beauté ? Tu les cherches encore ? Y a-t-il un endroit du monde où tu les accroches ? »
-…
-C’est beau…
-Ouais. C’est beau…

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