questions à Alain Badiou

Est-ce que tu fais du théâtre ?
Je ne sais pas trop comment répondre, car qu’est-ce exactement que « faire » du théâtre ? J’ai été acteur dans ma jeunesse, dans la troupe de mon lycée. J’ai écrit sept pièces de théâtre, dont six ont été jouées. À l’occasion de la dernière, Le Second procès de Socrate, je suis monté sur scène devant un vaste public. J’ai écrit deux livres sur le théâtre. J’ai participé à de nombreux débats sur le théâtre, et j’ai fait de nombreuses lectures publiques de textes théâtraux. J’ai eu au moins deux amis qui eux, à coup sûr, faisaient du théâtre : Antoine Vitez et Marie-José Malis. Un autre dont la vie était commandée par le théâtre : François Regnault. J’ai collaboré pendant des années, et je viens de le faire encore, avec un metteur en scène et directeur de théâtre, Christian Schiaretti. Et bien d’autres choses me lient au théâtre. Est-ce que tout cela additionné est un « faire » ? Je répondrai plutôt non, à vrai dire. Parce que le « faire » du théâtre est localisé, précis. Au bout du compte, font du théâtre les acteurs et les metteurs en scène, peut-être les décorateurs et les éclairagistes, les ouvriers du théâtre… Disons que je suis quelqu’un pour qui le théâtre est un élément important de sa pensée, mais qui aussi a rêvé d’en faire, et en rêve encore de temps à autre.

Qu’est-ce que tu veux, ou ne veux plus, de lui ?
Je veux qu’il persiste, autant que faire se peut, à nous orienter dans l’Histoire, à clarifier les conflits cruciaux, et, comme le disait Vitez, à introduire un peu de lumière dans notre inextricable vie. En somme : qu’il soit un agent efficace de l’orientation des sujets dans un temps désorienté.
S’il ne fait rien de tout cela, le théâtre s’inverse en « théâtre », soit une représentation démagogique et redondante des bassesses de l’époque.

Tunnel. Qu’est-ce qui bouche le désir ? Comment je le débouche ?
Le désir est bouché par la prévalence commerciale du faux désir des objets, par la comparution subjective devant le Marché comme seul juge de la valeur d’une existence. Il l’est aussi par l’acceptation intime des inégalités monstrueuses et des forfaits innombrables qu’impose le maintien de cette prévalence monétaire.
Je le débouche par l’exercice appliqué des quatre procédures de vérité : l’art (et singulièrement l’art du théâtre), la politique communiste, la science désintéressée (singulièrement les mathématiques) et l’amour, le pur amour dans son éprouvante et succulente durée.

Amour et Beauté.
Qui les cherche vraiment, même dans le monde désorienté qui est le nôtre, les trouve. Parce que quand fait défaut l’événement crucial qui origine une vérité, il reste cependant toujours dans le monde les traces des surgissements antérieurs, et les situations au bord du vide où peut se déclarer, localement, la rupture à venir. Travail énergique et patient, fidélité enthousiaste, confiance dans la pensée, amitié pour les peuples, bref : démonstrations, contemplations, saisissements et actions tenaces, trouvent toujours leur récompense : un fort moment où nous sommes réorientés, où l’individu que nous sommes advient comme Sujet.

Partager :

SPECTACLES