Questions à Ahmed Madani

I
Est-ce que tu fais du théâtre ?
réponse a)Oui

réponse b)Non

Non, je mets les mains dans le cambouis. C’est mon principal mérite d’après ce qu’a écrit Jean-Pierre Thibaudat, un monsieur aux mains propres, dans Libé en 1995 à propos de ma pièce Rapt qui mettait en scène un couple de RMistes. À l’époque sa vision de mon travail condescendante et aristocratique m’avait blessé et franchement j’ai eu très envie d’aller déverser 10 litres de cambouis à la rédaction de Libé. Mais le temps a passé et je suis à présent honoré qu’il ait parlé de ma démarche en ces termes. La situation sociale n’a pas changé, ceux qui ne vont pas au théâtre sont encore plus nombreux, et donc pour les rencontrer, je continue à me salir les mains dans la joie et avec le cœur léger.

II
réponse a) : Que veux-tu de lui ?
réponse b) : Qu’est-ce que tu ne veux plus de lui ?

(on est autorisé à répondre aux deux !)
réponse a) : Qu’il reste la propriété exclusive d’un petit groupe de privilégiés.
réponse b) : Ce que je veux du théâtre
Qu’il mette un peu plus de cambouis sur les mains de ceux qui le font.

III
« On traverse un tunnel – l’époque », disait Mallarmé.
Qu’est-ce qui bouche le désir ?
Comment tu le débouches ?

Ce qui bouche le désir c’est la propreté  qui se déploie partout autour de nous et de plus en plus à l’intérieur de nous. Une propreté lisse, froide, sans aspérité, sans saveur, qui a la forme d’un large sourire sur une affiche électorale : Votez pour moi, je suis là pour veiller sur vous. Mes amis sont avec moi, pour vous protéger de la barbarie, ils bâtissent autour de chaque ville de hauts remparts, ils s’appellent : KFC, MacDo, Flunch, Pizza Hut, Leroy-Merlin, Auchan, Intermarché, Darty, Mercédès, Renault, Leclerc, Boulanger, Amazon, Google, Facebook.
Pour déboucher le désir, il faut anéantir la fatalité qui cultive l’impuissance. La poésie est le moyen que j’utilise, mais les westerns nous démontrent qu’elle n’est jamais très efficace face à une bonne Winchester.

IV
L’Amour ? La Beauté ? 
Tu les cherches encore ?
 Y a-t-il un endroit du monde où tu les accroches ?

L’amour et la beauté, je ne les cherche pas, je les trouve chaque jour dans les personnes qui me sont chères, celles avec qui je travaille, celles que je rencontre dans une ville de passage, celles que je croise dans une rue, un train, un métro. Il me suffit de tendre l’oreille, de jeter un regard, d’être un peu attentif et je reçois amour et beauté sans faire le moindre effort. Je les accroche à ma page blanche pour qu’un jour, sur la scène d’un théâtre pousse, une fleur de cambouis.

 

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