Présentation de la saison 15-16

Mesdames et Messieurs,

Je dois vous dire une chose. C’est que je suis ce soir plus humble et plus émue que je ne l’avais été jusqu’alors. Et que c’est difficile pour moi de me tenir devant vous. Car si j’ai de grandes annonces à faire, une voie à ouvrir à tous les artistes que j’aime et que nous avons invités dans notre saison, je me demande aussi comment moi je pourrais vous expliquer la chose de mon cœur, la chose qui est au fond, et que j’aimerais encore trouver pour vous la donner. Donner à cette soirée sa vérité, faire que vous croyiez en nous comme nous croyons en tout ce que nous avons ici désiré.

C’est plus difficile, car l’année dernière c’était inaugural, joie et audace des situations à inventer, à prendre à bras le corps. Il fallait sauter, avec tout le courage du monde. Mais devant le péril, le courage est une chose qui ne demande pas d’efforts. Et ce soir, j’ai peur de moi. Car j’ai peur de faire la chose avec trop d’aisance, avec trop de bonheur tranquille, et ainsi de m’installer, de commencer à croire que je suis une directrice légitime et que tout va comme il se doit.

Alors, je ne vais pas vous parler de l’état de notre monde ce soir, des tueries de janvier et des missions de la culture, de l’indignité de beaucoup de choses dans ce monde.

Alors, je vais vous raconter une histoire.

 

Il y a une grande pièce de Pirandello, une pièce qu’un jour, quand je serai grande, je mettrai en scène, ou avant, et puis que je referai quand je serai vieille, cette pièce, c’est Les Géants de la Montagne.

Dans cette pièce, les plus pauvres d’entre nous, les plus petits parmi les humiliés, les sans propriété, les sans logis, sans violence, les sans avidité, se sont réfugiés dans la villa d’un magicien. Pas dans un théâtre. Dans la villa de Cotrone, le magicien. Et dans cette villa, loin de tous, ils apprennent à croire. Croire que dans la vie, dans la réalité, il y a des choses que nous ne voyons pas. Des esprits, mais aussi des combinaisons nouvelles d’atome, de matière, qui font que nous pourrions agir sur toutes choses en nouveauté, passer sans transition du rêve à la réalité, vivre dans les rêves, transformer le jour par l’entrée en lui des offrandes de la nuit, ne pas séparer la fiction de la vraie vie, car la vie est une obéissance aux rêves que nous en avons, aux formules brillantes comme des étoiles.

Ces ouvriers de la croyance, ces êtres humbles, franciscains, ces prolétaires du rêve nécessaire, sont un jour visités par une troupe de comédiens. C’est la troupe exténuée, déchirée, de la comtesse Ilse. Des comédiens ambulants qui cherchent un public pour leur art nouveau. Cotrone, le magicien, leur propose de s’arrêter dans la villa, car dans la villa, la pièce qu’ils portent pourra devenir réalité. Il n’y aura plus de public ni d’acteurs, mais la puissance de transformation de la vie portée par la formule du poète et agie par ceux qui croient en elle comme plan de vérité.

« Mais poétiquement, toujours, l’homme habite sur terre » dit Hölderlin.

La pièce que jouent les comédiens parlent de sorcières venues dérober un enfant à sa mère. On les appelle les Dames. Elles viennent la nuit et introduisent des cris et des trous dans le monde et nous prennent nos certitudes. Les Dames, dit Cotrone, nous les connaissons. Ici, elles ont leur place. Mais les comédiens veulent autre chose. Ilse, la grande comédienne, ne veut pas rencontrer les Dames, mais seulement en parler au peuple, évangéliser le peuple. Les comédiens ne veulent pas s’arrêter. On décide alors qu’ils joueront la pièce devant des ouvriers. Les ouvriers à la solde de ces êtres terribles, modernes, industriels, qu’on appelle les Géants de la Montagne parce qu’ils percent dans la montagne des routes, introduisent le développement et ne connaissent à leur volonté de maîtrise aucun obstacle. Les puissants Géants n’assisteront pas à la représentation de la pièce. Ils la donneront en divertissement au peuple. Le peuple vient, les acteurs jouent. Leur art est incompréhensible au peuple. Pirandello meurt avant d’écrire la fin. Mais nous avons le récit de cette fin, recueillie par son fils sur le lit de mort de Pirandello. Pirandello imagine que le malentendu est tel entre le peuple venu se divertir et la nouveauté du théâtre, que le peuple se met à protester durant la représentation, se moque des comédiens, les insulte, « pour qui se prend-elle, celle-là, à nous parler comme ça ? »etc. Les comédiens répliquent et traitent le peuple d’ignorant, et alors, le peuple massacre les comédiens. Ilse, la grande comédienne est entièrement dépecée dans la sauvagerie de cette attaque du peuple.

Cotrone parle.

Et voilà ce qu’il dit, je crois. C’est mon choix de le croire. C’est que les comédiens étaient coupables. Car ils ne croyaient pas. A chaque fois que l’art propose une croyance, en laquelle il ne croit pas lui-même, il est paternaliste. Pourquoi parler des Dames, des puissances qui viennent pour nous inviter à vivre autrement, vivre en ayant tout perdu, afin de trouver l’enfance nouvelle de la vie, de quel droit en parler si on n’y croit pas soi-même ? Alors, il est normal que le peuple se sente humilié devant cet art qui ment, qui prétend savoir quelque chose, qui organise son obscurité pour toujours sentir sa supériorité. Car il s’agit, non pas de servir ce qui existe déjà, ni de conforter les petits slogans progressistes et la bonne conscience, mais de servir une chose en laquelle on croit comme on croit à de l’impossible qui a pourtant hospitalité dans le monde. Et, nous dit Pirandello, que les gens connaissent par intuition, les Dames auxquelles les humbles croient, comme chez Robespierre il était bon de croire à la Justice même non réalisée dans ce monde, et la Justice est une Dame terrible elle aussi, car elle ne connaît jamais de limite à sa demande, car la Justice viendra pour tous, absolue, sans reste pour tous, et donc nous obligeant à beaucoup perdre pour tout donner. Et cette hospitalité à l’impossible est une forme. Elle n’est pas seulement, comme chez Ilse, un message, mais une nouvelle dimension de la réalité, nouveaux corps, nouveaux ordonnancements des couleurs, des limites de la matière, des rythmes, des circulations dans nos organes, où la pensée est souffle, les muscles vision.

Il y a quelques semaines, Jack Ralite m’a fait l’amitié de m’inviter à manger. Nous avons parlé avec franchise de tout cela. Nous cherchons ensemble à traverser la difficulté de l’art, l’art comme art, non déjà disponible, toujours étonnant et violent en quelque sorte, qui nous invite à de l’inanticipé, de la perte pour renaître, mais qui soit pour tous. Et Jack, m’a dit avec tendresse, je crois, « je ne voudrais pas que vous soyez malheureuse à Aubervilliers ».

Jack je vous réponds ce soir, alors que nous nous apprêtons à fêter les 50 ans de votre œuvre et de celle de Gabriel Garran. Je suis heureuse, à Aubervilliers, à chaque fois que quelqu’un transforme ce théâtre en villa du magicien Cottrone. A chaque fois que quelqu’un impose sa croyance à mon scepticisme de bon aloi, à mon esprit critique, à mes ruses, et dit qu’ici nous pouvons faire plus que nous n’avions imaginé.

Voilà ce qu’il y a au fond de mon cœur et que cette année encore, je voudrais vous apporter.

Cette croyance dans les pouvoirs de transformation de la réalité, je l’ai portée dans mon art. Je signe Hypérion. Je l’ai vu chez les artistes ici, les Argentins qui croyaient à la grâce pour tous, Jérôme Bel, que je cite car il est pour moi le plus grand, le plus doux et le plus arithmétique d’entre nous. Mais je l’ai vu, plus splendide encore en un sens, parce qu’avec plus de mérite que nous qui sommes payés pour croire, portée par les habitants de la villa. La Villa d’Aubervilliers. Les plus petits. Des gens sont venus et nous ont dit : il y a une possibilité, et cette possibilité deviendra un être, un monde. Nous croyons que votre théâtre peut faire ça. Parmi eux, j’en citerai deux. Des lycéens et des hommes étrangers.

Je veux donc inviter ici ces deux corps nouveaux, ces sujets réels d’une croyance, qu’ils ont eu la bonté d’entrevoir et le courage d’organiser en plan d’actions. D’abord nos amis de la pièce d’actualité d’Olivier Coulon-Jablonka, nos amis du collectif du 81 avenue Victor Hugo. Un jour, alors qu’ils travaillaient ici, ils m’ont dit qu’ils croyaient que le théâtre allait changer leur vie. Et j‘ai eu honte. Car j’ai cru que j’allais les trahir, les décevoir. Comme Ilse, je ne pensais pas que c’était possible. Mais ils étaient plus intelligents que moi. Ils y ont cru, tout simplement, et ils ont fait du théâtre ce qu’il ne fait jamais. Un plan réel de transformation de la réalité. Ainsi, le théâtre a littéralement changé leur vie. Ils recevront leurs papiers. 80 femmes et hommes qui vivaient dans un squat. Je crois qu’Olivier ne m’en voudra pas si je dis qu’ils sont dans leur position subjective, dans leur littérale croyance dans ce que peut le théâtre, allés plus loin que nous tous, ici, et que le théâtre ici est en dessous d’eux. Je voulais leur dire mon admiration et ma gratitude, car ils m’ont fait du bien. Et je voulais les inviter sur scène.

Ensuite, viendront les lycéens du Lycée Corbusier, menés par leurs enseignants, Catherine Robert, Valérie Louys, Damien Boussard. Ces enfants d’Aubervilliers qui sont allés expliquer au Conseil Economique Social et Environnemental, pourquoi l’école fabriquait du malheur et de l’échec, et comment elle pouvait fabriquer du bonheur, des sujets, et donc de la réussite. Leçon claire, souveraineté des adolescents, qui a ébloui les sages fatigués de la République.

Marie-José Malis, 2 juin 2015

Partager :

SPECTACLES