Penser à neuf pour les 50 ans par Jack Ralite

Le théâtre de La Commune, premier théâtre de la banlieue parisienne, a été créé par Gabriel Garran soutenu par la Municipalité d'Aubervilliers en 1965 après six ans de débats publics sur la nécessité de l'art, singulièrement du théâtre en milieu populaire, de pratiques artistiques et citoyennes d'un groupe de 88 jeunes amateurs (groupe Firmin Gémier) et d'un festival qui dura quatre ans avec un public passant de1500 à 6000 spectateurs dans le gymnase Guy Môquet prêté par les sportifs.

Cet acte militant le fut de A à Z, Gabriel Garran et l'adjoint du maire pour la culture (tous deux avaient 31 ans) sillonnant les quartiers, les comités d'entreprises, les écoles, les organisations et les associations.

Cette création publique respectant la liberté de création des artistes ne fut pas aidée financièrement par l'État qui fit seulement un don de 30 projecteurs et de 2 tables à repasser.

C'était du temps de Jean Vilar disant en 1957 : « À la vérité je pense qu'on ne loupe rien quand on a le populaire dans la peau ». Il avait créé le Festival d'Avignon et le TNP. Tout cela s'appuyait sur le Front Populaire et le Conseil National de la Résistance qui pesèrent sur la rencontre des alliés à Philadelphie quelques jours avant le débarquement en Normandie avec, à son ordre du jour, la question sociale.

En 1967, les Rencontres d'Avignon mettaient en cause certains mythes retardataires, les mythes de la culture, œuvres de bonnes volontés individuelles, du consommateur roi, de la culture unanimiste, du budget « Cendrillon ».

La même année Aragon prononçait un éblouissant discours au théâtre de La Commune dont j'extrais ce qui suit : « L'Art doit avoir constamment le caractère expérimental, il doit être un art de perpétuel dépassement. Rien ne lui est plus opposé que la formule, la recette, la répétition. Et qu'il s'agisse de la peinture ou de l'écriture, l'art, c'est toujours la remise en question de l'acquis, c'est le mouvement, le devenir » (…) « Il n'a jamais suffi à l'art de montrer ce qu'on voit sans lui. » (...) « Le principe de crédibilité dans le roman, c'est plus qu'un rivage, un mur au bout d'une impasse.  » (...) Il doit être le lieu de convergence des inventions de l'esprit humain. C'est à lui que pensait Guillaume Apollinaire quand il écrivait en 1917 dans la préface des Mamelles de Tirésias : « Quand l'homme a voulu imiter la marche, il a créé la roue qui ne ressemble pas à une jambe. »

Gabriel Garran travaillait sur ce socle avec son idée : « L'avenir du théâtre appartient à ceux qui n'y vont pas » et mit en scène des pièces contemporaines. Après lui, Alfredo Arias puis Brigitte Jaques et François Regnault travaillèrent avec succès sur les mêmes bases.

J'ai visionné récemment avec Gabriel Garran un documentaire de 1973, Les femmes d'Aubervilliers. Elles parlent de leurs difficultés, mais avec l'assurance que leur quotidien deviendra meilleur.

En 1973, Pasolini publiait un ouvrage Les Lettres luthériennes où il annonçait une régression dans le monde (Alain Supiot l'appelle « un grand retournement ») qui irait si loin que des gens gagnés par la fatalité ne croiraient plus à la possibilité d'alternative. Il ajoutait, même s'il pensait exagérer, que les lucioles ne brilleraient plus.

Reagan et Margaret Thatcher se mirent au travail en faveur de l'ultralibéralisme. La France de Giscard d'Estaing et de Raymond Barre en rêvait mais vinrent, pour un temps trop court, le Programme Commun et François Mitterrand. Contre l'international qui nous agressait surtout en culture se formèrent en 1987 heureusement les États Généraux de la Culture. Ils entraînèrent, avec d'autres, des milliers et des milliers d'artistes qui avec leurs publics stoppèrent, pour un temps, l'essentiel de l'offensive.

Je me souviendrai toujours, outre du Zénith archicomble de 1987, du repas aux 700 couverts au Stade de France à Saint-Denis en 1997. Toutes les disciplines, les esthétiques et les sensibilités du monde artistique étaient présentes, serrant les rangs autour de leur victoire : L’EXCEPTION CULTURELLE. C'est Didier Bezace nouveau directeur du théâtre de La Commune qui intervint après mes salutations à tous et à chacun : « Je demande, disait-il, de ne pas écouter davantage ceux qui voudraient remplacer les artistes et leur relation parfois conflictuelle au monde réel qui les entoure par des agents sociaux du bien-être culturel ». Il ajoutait que son rôle était de « transmettre la parole des poètes, de donner accès à ce qui n'a pas d'accès, d’entraîner, le plus grand nombre, à l'exercice salutaire et réjouissant de la pensée et de l'imagination ». Il travailla dans cet esprit à travers 25 mises en scène surtout d'œuvres contemporaines et un souci permanent de ne pas laisser sur la touche la partie très pauvre de la population qui contrairement à la période précédente se battait moins et avait de moins en moins d’espérances.

D’ailleurs l'offensive ultralibérale se développait nouvellement en même temps que l'implosion du communisme soviétique. Le gouvernement des hommes devint comme une machine à gérer avec un ordinateur. L'État se mit au service d'un marché total développant le chacun pour soi et engageant les individus dans une compétition sans fin, réglant tous les aspects de la vie humaine sur le calcul économique. En 2006 le rapport Jouyet-Levy sur « l'Immatériel » déclarait : « Il convient de traiter économiquement le capital humain ». Depuis c'est cette incroyable consigne impérative et cette théorie rentabilisatrice qui règnent en France. Même le Droit est assimilé à un produit financier. La politique se transforme en un savoir technique, l'idéologie laisse la place au logiciel. Les vies deviennent des calculs d'utilité alors que la poésie a pour vertu d'être inutile et inutilisable que c'est même comme cela qu'elle est utile. Partout se développent des liens d'allégeance. L'horizon de la catastrophe supplante celui de la Révolution. Le quotidien et le travail sont malmenés. Le temps libre est livré à la consommation de la distraction pour éloigner les gens des problèmes, alors que précisément leur gravité exige plus de culture1. La société d'aujourd'hui a besoin d'hommes et de femmes ayant leur piste d'envol, leur totale faculté d'initiative et de compréhension. Cela veut dire renoncer à l'idée de l'homme masse, comme homme de deuxième classe, comme barbare dans la cité. Cet homme a des « connaissances en actes » que les experts de tous les métiers y compris de l'Art devraient mêler avec leur propre « expertise ». Encore faut-il que chacun écoute l'autre, ait l'option d'autrui, un cœur riche d'avoir plus d'une tendresse, pour paraphraser Marc Bloch. En vérité les luttes diminuent encore et les individus ont tendance à s’opposer aux autres et à se désespérer.

Qu'est-ce que cela peut signifier pour un Centre Dramatique ?

D'abord bannir de son vocabulaire et de sa pratique des mots comme « impossible » et « immobile ».

Ensuite développer une politique de création en toute liberté comme disait Patrice Chéreau : « Casser les codes, les conventions, pour en fabriquer d'autres. Ce qui compte c'est le renouvellement continu de ce que j'appellerais le "fond commun" de chacun ».

Encore écouter éperdument les acteurs et les silencieux de la vie quotidienne, leur permettre aussi de « faire » quelque chose au théâtre et/ou dans son voisinage, un travail, une activité, une dispute qui leur révèlent leurs « connaissances en actes ». Ils seraient des amateurs d'un nouveau type.

Enfin se battre à tous les niveaux de la société pour que l'Art, tous les Arts et leurs mouvements soient libres, respectés, soutenus, encouragés et financés à l'étage voulu.

C'est avec cet alphabet de pensées d’hier vers aujourd’hui, et d’aujourd’hui vers hier, mises en circulation qu'on parviendra à une incontournable démocratie des profondeurs impliquant que le peuple devienne populaire. Le théâtre sera alors pleinement le bêchage incessant du terrain humain où dans son champ de force très petit se joue toute l'histoire de l'humanité. L’amnésie et la déterritorialisation reculeront. Les générations ensemble se souviendront de l’avenir.

En novembre prochain seront fêtés les 50 ans du théâtre. Un demi-siècle.

Reconnaissance à Garran d'avoir initié et commencé son parcours.

Reconnaissance à ses continuateurs, Alfredo Arias, Brigitte Jaques et François Regnault.

Reconnaissance à Didier Bezace qui donna le maximum à l’institution en la faisant bouger.

Accueil très amical à Marie-José Malis avec son goût des espaces de recherche, d'invention et de travail collectif, son espérance de livrer de nouveaux prototypes pensables par et pour les nouvelles générations. Elle a et aura toute liberté d'agir et de créer : Osons penser à neuf et mettre tous ces problèmes en « dispute » pour les 50 ans du Centre Dramatique.

Jean-Pierre Vernant disait : « La matière véritable de la tragédie, c'est la pensée sociale propre à la cité en plein travail d'élaboration » et j’ajouterais de construction d’espérances.

 

JACK RALITE

1 Ce développement doit beaucoup au dernier ouvrage d’Alain Supiot « La gouvernance par les nombres » (Éditions Fayard)

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