Éditorial 2017-2018

NOTRE CDN, DÉFENSE ET ILLUSTRATION D'UNE CERTAINE IDÉE DE LA POLITIQUE CULTURELLE PUBLIQUE

Chers amis,
Nous fêtons cette année les 70 ans de la décentralisation. Je retiens pour ma part la figure de Jean Dasté. Audace, générosité, créativité maximale ; artistes et ouvriers et paysans. 1947. Histoire aussi et Idées à la barre. Je sens qu’en cette séquence de fin d’élections, tout le monde est fatigué de penser encore la politique.
Nous sommes en attente. Pour ma part, je redoute en moi le besoin que j’ai que tout change. Je le voudrais, mais je ne sais pas si cela ne veut pas dire que je suis déjà prête à une forme de délivrance brutale. Toutes ces choses que nous avons tenues en nous et à l’extérieur, avec le sentiment pourtant que le lieu qu’il fallait tenir était exténué, quasi invalide. Tout cela, m’a déjà peut-être préparée à une forme de décompression. Et quand l’air rentrera, s’il venait d’une brêche mauvaise, avec l’innocence ambiguë des nouveaux esprits sans arrière-fond, qui sait si je ne sentirais pas plus la délivrance, et la sauvagerie vitale d’une goulée d’air neuf, que le souci des conséquences et la douleur des pertes réelles.
Je me tiens, donc, comme tout le monde en attente. Sachant que nous sommes à un carrefour historique. Et redoutant qu’il soit en effet celui d’une décompression, d’un lâchage des combats fatigués, plutôt que celui des reconfigurations. Et pour le dire brutalement, qu’il soit celui des révisions : histoire du privé et du public dans le théâtre ; histoire, dans le théâtre,  des représentations identitaires et des formes défaisant places et identités ; histoire dans le théâtre de l’art et de la culture, ou de ce qui est, comme le dit Godard, de l’exception et de la règle. Qui fait encore barrage en nous à cette tentation de les confondre ?
Je vais donc tenter de tenir serré le point qui a été le nôtre ici. Je vais le faire en guise de bilan et de propositions. Comme toujours en un sens. Avec cette idéalité têtue qui croit que notre lieu, concret, simple, petit et fraternel, ici à Aubervilliers, vaut tous les lieux et engrange toutes les tensions et pensées que mérite un lieu véridique.

 

POUR UN NOUVEAU PACTE DANS LA POLITIQUE PUBLIQUE DES ARTS, DE LA JEUNESSE ET DES TERRITOIRES

Le projet de décentralisation culturelle était un projet d’avenir après la guerre. Son maître mot était que la culture devait d’une part être le rempart subjectif contre la barbarie, d’autre part contribuer à l’émancipation chère aux marxistes, et enfin produire de la citoyenneté, de la politisation collective active contribuant à la vitalité du pays.
Ce projet a vieilli dans une vision par défaut : la culture doit réparer, compenser les maux sociaux ou flatter les goûts, les cultures et les identités. A un projet de construction s’est substitué un projet défensif de réparation des dégâts de la crise. Comme à peu près toute la politique de service public.
Par ailleurs ce grand schéma en fin de cycle s’appuie sur des dispositifs eux-mêmes exténués et parcellisés. La politique publique dédiée à la jeunesse, aux quartiers, aux zones rurales, aux publics de l’aide sociale etc. est un feuilletage de dispositifs cloisonnés, dont tout le monde s’accorde à dire qu’ils sont bien trop parcellaires ; dispositifs que nous n’utilisons, nous, directeurs d’établissements, acteurs de la vie publique, qu’en nous plaignant de devoir les « contraindre » voire les détourner. S’ensuit une évaluation faussée, des pertes d’énergie considérables, une démoralisation et un ressentiment constants, rien ne va droit ni en collaboration réelle avec ce qu’il faudrait.
En réponse à cela, on oppose de plus en plus, qu’il faut faire alliance avec les énergies du privé. Sur ce point, absurde, qui prend aujourd’hui des relents révisionnistes (cf la déclaration d’un ancien directeur de CDN aux Molières, affirmant que le théâtre public était né du privé !) nous reviendrons.
On oppose aussi souvent l’idée  que la culture et l’éducation nationale devraient se conjoindre. Or tous les professionnels le savent : cela n’a jamais produit, puisque les moyens font toujours défaut, moyens d’argent, de place sincèrement donnée à ces alliances, moyens de pensée, que des rencontres frustrantes. Pot de terre contre pot de fer, qui épuise et frustre  tout le monde.
De même, la culture et les politiques de la jeunesse ne se rencontrent quasiment plus, la culture et la politique de la ville sont des mondes qui s’utilisent souvent dans la mélancolie des outillages émoussés etc.
Dans tout cela, là où le pays a besoin d’une politique et de pratiques qui redonnent goût et confiance dans le désir - au fond, il s’agit de cela : retrouver la méthode qui donne accès au désir - la seule vitalité attestée est celle de pratiques mercantiles ou médiatiques. Or la subjectivité dominante est dépressive, et le marché comme la notoriété dans le domaine de la création contribuent à ce dégoût de soi, même s’ils attirent.
À cela s’ajoute désormais que les classes laborieuses qui paient leurs impôts et leurs cotisations, ont aussi la conviction, dans l’angoisse de leur déclassement, que la culture ne contribue plus à doter leurs enfants des éléments de l’ascension sociale. On nous traite d’élitistes parce que nous travaillons trop pour la soi-disant élite mais aussi, dans un mouvement contradictoire, on nous reproche de ne nous intéresser qu’aux publics assistés au détriment des catégories sociales qui contribuent à l’impôt ; d’où le retour de slogans poujadistes ou identitaires. « Une culture qui au moins soit à nous, quel que soit le nous. »
Forts de ces constats, nous pensons que le moment est venu de prononcer qu’il faut entrer dans une nouvelle séquence historique des politiques publiques en matière de culture.  Qu’il faut proposer au pays un nouveau pacte culturel, qui redonne le sentiment que donnaient dans les années 60, les grands établissements de Malraux : les MJJC où la jeunesse s’amusait, s’instruisait, se politisait, se donnait la méthode pour libérer sa créativité. Et aussi, il faut rappeler que ces politiques donnaient aussi à l’Etat le reflet positif de son propre dynamisme, de sa propre modernité, de sa propre confiance dans la jeunesse et ce qui allait venir.
Ce bénéfice symbolique, dans l’exténuation et le ressentiment des acteurs publics, l’Etat ne le retire plus de son investissement. Malraux, Lang, surent admirablement mettre en scène la célébration de la modernité et de la positivité d’une société nouvelle. Depuis leur ère, à la fin de ses efforts, l’Etat n’a plus jamais retrouvé sa gratification symbolique; or son soutien à la culture n’a pas, pendant longtemps, diminué.
Dès lors, il faut sauter, affirmer. Un pacte. Ce pacte il nous semble devoir passer par des lieux de type nouveaux, sous la juridiction des artistes et des intellectuels de ce temps qui en seront les orientateurs, les animateurs. Les MJC avaient été ces lieux, dont il faut mesurer la puissance d’apparition et de reconfiguration.
Il nous semble donc, et ces lieux seraient par la suite la manifestation de ces nouveaux branchements, devoir passer par la reconfiguration de ce que serait le périmètre et la fonction d’un ministère dédié à cette question.
J’ai travaillé deux ans auprès de notre syndicat. Je voulais apprendre, comprendre. Dans nos réflexions, nous était venue cette idée :  nous avions pensé que le Ministère de la Culture, avec un certain humour, nous devrions le nommer le « Ministère de la Capacitation ». Car ni l’émancipation, ni l’éducation populaire, ne nous semblent plus être les mots de ce temps ; mais l’ambition est la même.
Capaciter, c’est décréter qu’il faut une politique publique qui donne les outils de la construction de soi, de l’exploitation de sa propre créativité, et qui le fasse aussi dans un mouvement où ce qui se « capacite », c’est le sentiment de contribuer activement au destin collectif. Pas seulement donc ici l’entreprenariat individuel, mais véritablement ce que demandent les jeunes et les gens de ce pays, avoir le sentiment qu’on construit un avenir collectif, qu’on y est utile et nécessaire, qu’on y a sa place et son mérite.
Voilà aussi pourquoi une politique des arts à l’anglo-saxonne, avec des agences où le domaine privé marchand est l’opérateur de dynamisme et où la part de politique des arts subventionnés est le lieu du prestige ou de l’assistance sociale, nous semble un schéma erroné. Elle libère certes les articulations calcifiées, mais elle a pour désavantage :
- de renforcer une subjectivité soupçonneuse vis à vis de la puissance publique et des politiques publiques
- de perdre ce qui fait la littéralité de l’ambition d’une politique culturelle : libérer une créativité prise dans le sentiment et la gratification d’une participation amicale, au sens où l’amitié devrait être l’affect premier d’un pays. Ce que les jeunes cherchent : la réussite et la justice.
Dès lors, notre suggestion est que le Ministère aujourd’hui devrait obtenir de travailler étroitement avec 3 champs aujourd’hui distincts :
- le champ des politiques de la jeunesse
- le champ qui est le sien des politiques en faveur des arts et des arts appliqués et du numérique
- le champ de ce que nous nommons la territorialisation : politiques de la ville, territoires ruraux etc.
Une sorte de « pacte de la Capacitation » qui contiendrait des aspects majeurs de la politique de la jeunesse, de celles des arts et de celle de la territorialisation. Les ponts, les synergies et la réduction des cloisons, devant passer à notre sens, par une remise à plat des dispositifs et l’invention en commun de nouvelles opérations, financements, et de nouvelles méthodes entre les opérateurs, et paradigmes. Mais surtout, par des lieux concrets inédits, des prototypes.
C’est un autre pari que celui régulièrement tenté et toujours sans succès : le vœu pieux d’une alliance avec l’Education nationale. L’apparition de lieux nouveaux  donnerait à ce pari toute sa vitalité et son invention. Car réajointer ces domaines, dans des lieux, c’est dire : à la jeunesse nous donnons le champ de la créativité, de l’art, des entreprises créatives, des arts appliqués, et nous lui donnons aussi la possibilité d’agir en situations locales, de dessiner les quartiers, les lieux, les voisinages, les amitiés de travail et débats, les branchements concrets de la nouvelle vie. C’est relocaliser pour mieux délivrer du concret, de l’action, du voisinage, de la citoyenneté active .
Les lieux qui s’ensuivraient seraient des prototypes nouveaux : ils ne seraient donc plus les lieux actuels de la Culture, temples symboliques refermés sur eux-mêmes. Ce seraient des lieux où de nouvelles sutures pourraient se mettre en œuvre, de nouveaux usages et communs : un théâtre devrait pouvoir accueillir dans son personnel des éducateurs du champ social ou médical, des fablabs ou des centres d’apprentissage, des classes en partie déconcentrées pour lesquelles les arts seraient un allié pédagogique consistant (non pas 2h par semaine !) etc. Autant de nouveaux prototypes adaptés aux situations locales et aux branchements, reconfiguration des énergies et des rencontres qu’elles appellent.

Pour finir, je donne un exemple, bien connu : le Théâtre de la Commune !  Notre CDN, par le travail de son équipe, s’est engagé dans une idée dont il porte pas à pas, toutes les coordonnées déjà actives.  Nous sommes déjà un prototype. Et maintenant, voici que voit le jour l’idée d’un nouveau théâtre à construire : une idée. Elle prévoit de brancher à notre théâtre un centre d’hébergement pour demandeurs d’asile, une résidence pour jeunes artistes, un centre d’apprentissage pour les réfugiés et les jeunes des quartiers, et notre Ecole pour les étrangers et les jeunes des quartiers. Ce projet où habitat, fonctions culturelles et éducatives, se mélangent, avec en son sein le plus beau théâtre que l’on puisse imaginer, ouvert, dépouillé, hospitalier, est une centrifugeuse qui enthousiasme tout le monde et fait prototype pour tous les champs concernés, relançant ce qui est en impasse ou malade dans chacun des secteurs n’ayant pas prise sur la réalité et le devenir des efforts engagés séparément. Il crée de nouveaux usages, de nouveaux communs, il relance chaque chose : art, architecture, accueil des migrants, formation des jeunes. Idée du travail, de l’art, de la connaissance et de la vie.

Un dernier scrupule. Un appel au fond : ces lieux doivent être sous juridiction des artistes, car sinon, nous redonnons à ces lieux le goût ancien, voire ringard ou disqualifié, des lieux « sociaux », ou bien nous persévérons dans le schéma des lieux soumis à des critères quantitatifs ou d’affichage, inférieurs à l’ambition, qui est celle d’un soulèvement de chacun et d’une joie par désir et amitié. Les lieux sociaux ne sont jamais vécus que comme des lieux où se console l’échec, les lieux sous juridiction de gestionnaires sont des lieux souvent actifs en surface mais sans profondeur ni insistance. Les artistes sont porteurs de formes et de recomposition, de méthodes concrètes pour rendre l’impossible possible, de soucis très grands de ce qui est juste, ce qui les rend souvent plus efficaces car ce sont de vrais chercheurs.

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