Éditorial 2016-2017

« et tous nous voudrions partir sans quitter le pays »

Je commence cet édito par cette phrase projetée dans la pièce d’actualité de Bruno Meyssat sur la crise grecque en mars 2016.

Je crois que nous éprouvons tous de plus en plus souvent ce désir. Partir sans quitter le pays. Sentir cela, et s’appuyer encore sur le désir qu’il soit pour nous, ce pays, et que donc il soit autre. Pour les autres.

Je crois aussi que, qui que nous soyons, nous savons maintenant que nous sommes entrés dans une nouvelle époque. Et comme toujours, cette nouveauté sans forme, c’est l’arrière qu’elle propose. Terrible régression, sottise sans pudeur, veulerie qui se croit forte, brutalité de la paresse, peur. Et il y aura des souffrances. Mais il y aura aussi de nouveaux regards. Et des actes. Beaucoup de poètes, d’artistes, de gens d’action ont médité sur ces périodes de « devenir dans le périr ». Cherché à ne pas désirer l’arrière, abandonné le slogan du « pourvu que rien ne change », ou du « protégez-nous encore » ou du « donnez-nous vite autre chose d’aussi solide ». Car bien des infinis aimables entrent par la porte brisée.

À nous, maintenant que nous ne pouvons qu’admettre qu’un autre temps est venu, bien des tâches nous reviennent. Inédites. Pendant longtemps, il y a eu l’idée de la division du monde en deux, l’idée de la table rase, l’idée des fins justes et des moyens justifiés. C’était l’idée aussi du progrès comme ligne d’accroissement, des construc­tions puissantes et massives. C’était la promesse d’un renforcement, d’une accumulation, et d’une conquête promises. Et c’était aussi l’idée que ce monde pouvait disparaître pour un monde entièrement refait.

Mais nous, nous devons admettre que le neuf, le véritablement autre, la vraie douceur, la liberté, la joie des inventions pour tous, la probité aussi, la sobriété avec son sourire dedans, et le bonheur d’être justes, devront fleurir pourtant dans les situations impures que nous trouvons. Avec le monde. Comment le changer totalement, ou plutôt dans tous ses détails, avec le moins de violence possible ?

 

Comme tu es ainsi est ma joie phrase de La Mort d’Empédocle projetée dans Pièces-Courtes 1-9 de Maxime Kurvers saison 15-16.

Ceux qui veulent partir sans quitter le pays, ceux qui voient la nouveauté du siècle et comprennent que c’est d’être brisé qu’il redevient neuf, ceux qui sans hâte ne veulent pas revenir vers d’autres possessions, ceux-là ont besoin de lieux.

Il faut des lieux car très peu de personnes aujourd’hui peuvent dire qu’elles trouvent juste le lieu qu’elles habitent, le lieu de leur travail, le lieu de leur repos, le lieu de leurs affections. Il faut des lieux comme des poches, car c’est ce qui nous abîme et nous divise : trouver que tous les lieux sont corrompus, dénoncer le lieu des autres comme celui d’un insupportable pouvoir ou d’une insupportable compromission, et s’apercevoir que soi-même on n’en a pas de plus digne. Il n’y a plus sans doute de possibilité de rêver de l’ailleurs.

Alors, il faut des lieux qui comprennent cela. Qui organisent ce nouveau bougé.

Notre théâtre est un lieu.

Il est le lieu des exils intérieurs dans le pays atteint. Il est le lieu des étrangers dans le sol des identités. Il est surtout le lieu des nouvelles méthodes pour désirer toujours vivre troué. Viendront des lieux que l’art inspire. Viennent déjà des amis, qui n’ont plus peur du siècle brisé, mais l’embrassent dans sa tâche essentielle : être dans la césure. Amitié. Hospitalité.

Mais en attendant, il faut agir.

 

Lettre aux candidats

Depuis longtemps, nous ne savons plus vous et nous, ce qu’est la culture, la politique culturelle de notre pays, et pourquoi il faut encore non seulement la défendre mais la vouloir corps et âme.

Nous ne savons plus avec précision, nous employons de vieux mots, de vieilles formules, nous nous accrochons à des branches providentielles : nous fabriquons de la richesse et de l’emploi, c’est vrai ; nous favorisons le vivre ensemble, c’est vrai ; nous réparons bien des offenses faites aux gens, aux jeunes en particulier, c’est vrai ; nous apportons la beauté et le sentiment d’être humains, c’est vrai ; nous sommes encore un visage mondialement apprécié de la France, c’est vrai.

C’est vrai, mais aussi vrai qu’aujourd’hui l’emploi et la richesse en France sont devenus des notions faibles, dramatiquement atteintes ; aussi vrai que le vivre ensemble est une notion de gestion des identités et des inégalités, plus qu’un projet pour un pays ; aussi vrai que la réparation ne suffit pas à donner la confiance que la vie de chacun dans ce pays est respectée et désirée ; aussi vrai que le visage lumineux de la France est à peu près la seule chose qu’il nous reste parce qu’il ne dépend pas de nous, mais de notre passé qui inspire encore un peu notre modernité.

La vérité, c’est que vous n’avez pas de projet. Personne ne peut envisager de vivre dans vos programmes. On peut envisager d’y gagner du temps, d’y défendre quelques acquis, d’y colorer un peu la vie de nouveaux gadgets en formes de mesures sociales ou d’orientations plus ou moins écologiques ou technicistes. Sans parler des projets haineux où est prononcée la guerre de tous contre tous, en particulier des pauvres contre les plus pauvres.

Ce n’est pas la culture qui a besoin d’être défendue, c’est la politique qui a besoin d’être soignée. Et si nous devions passer un pacte, ce serait celui-là : l’art peut aider la politique, parce que l’art porte encore en lui des mondes, des possibilités où se désirent encore la justice et la vie réelle, que vous ne voyez même plus.

Voilà pourquoi, s’il est vrai que vous faites de la politique, vous devez vouloir corps et âme une politique de l’art.

Prenons les termes nouveaux que vous utilisez.

Vous pensez maintenant, et surtout depuis les violences de 2015, que « le vivre ensemble » c’est assurer à chacun la prise en compte de son identité. Diversité culturelle. Mais vivre ensemble, ce n’est pas ça. Vivre ensemble c’est vivre sous un projet, pas dans la stagnation étroite et la gestion des identités. Les hommes de l’après-guerre, où a commencé notre histoire, ont vécu ensemble (et leurs conflits avaient de la beauté). Les hommes de la Révolution aussi. Ils construisaient une idée nouvelle du pays. Vous nous demandez d’honorer ou plutôt de compenser les demandes culturelles de chacun. Nous vous répondons : l’art fabrique dans ses formes l’intuition d’un monde nouveau dans lequel nous voudrions vivre. Dans l’art, il n’y a pas d’identité, sauf celle nouvelle d’une nouvelle idée de la vie et du monde. Et dans l’art, tout le monde est égal, parce que tout le monde est devant du nouveau. Devant Van Gogh tout le monde est étranger et donc frères. Et sa vision de la terre est celle où nous voudrions habiter. Si vous réfléchissez loyalement, vous savez aussi que la politique c’est ça. Pas seulement gérer les conséquences négatives, mais orienter, vouloir transformer le monde et réorganiser dans le projet l’égalité, la reconnaissance que chacun peut aider à la nouveauté.

Nous pouvons vous aider.

Faire une œuvre d’art, c’est difficile. Il nous faut trouver des organisations pour que la vie tienne. Organiser une reprise d’activités dans un lieu de travail en grève, c’est difficile. Il faut la même capacité d’harmoniser les idées, les nœuds et les contradictions, et les conséquences. Organiser la vie de plusieurs, c’est difficile. C’est ce que vous faites. Mais dans l’art, il y a, intacts, le désir et le courage d’un autre monde et la vérification de sa possibilité par l’invention de formes qui tiennent debout. Sans nous, vous n’avez pas de vision, pas de plan de vérification et moins de courage. Et vous devriez nous entendre plus souvent.

Notre premier slogan est donc : nous ne voulons pas être reconnus dans nos identités, nous voulons avoir une identité nouvelle, où chacun sera frère. L’art est là pour y aider.

Vous devez nous donner les moyens de produire les formes, de les partager avec les gens. Vous devez exiger de nous ce partage dans les écoles, dans les théâtres, dans les lieux de travail, dans les lieux de la délibération populaire. Et vous devez nous donner l’argent de ce mandat. Car nous sommes là pour réarmer le désir d’un monde plus juste. Pour réarmer VOTRE désir.

Vous n’avez plus de vision du travail : ses raisons, ses formes. Nous pouvons vous aider. Nous sommes un laboratoire du travail juste, du travail qui fabrique de l’humanité dans son organisation et les productions gratifiantes pour ceux qui les font. Nous mettons en place des organisations réelles, humaines, qui ont du sens. Loin de nous tolérer, vous devez nous écouter et vous inspirer. Vous devez nous donner les moyens de continuer à organiser le travail de l’art comme il le demande. Vous devez exiger de nous que nous soignions le travail partout où il est blessé par vos politiques et mettre l’argent qu’il faut pour ça. Vous devez exiger de nous une nouvelle alliance avec les travailleurs, avec les chômeurs, avec les lieux du travail et de sa gestion. Et vous devez nous donner l’argent public pour ça.

Vous n’avez plus de capacité à vous orienter dans la modernité. Vous courez après la technique, le numérique est votre credo, vous courez après les théories politiques, souvent anglo-saxonnes, après les théories économistes, votre théologie, et parce que vous voulez être modernes vous allez derrière les nouvelles théories cognitives, pourvu qu’elles aient l’air techniques et sophistiquées. Nous pouvons vous aider. Nous sommes des travailleurs de la pensée en actes. Dans les mondes que nous créons, nous travaillons à donner la place humaine aux nouveautés : faire qu’elles fabriquent plus de vie encore. Vous ne savez pas comment hiérarchiser tout ça, le mettre en harmonie bonne pour les hommes ? Vous devez favoriser notre recherche : nos laboratoires sont ceux où l’on vérifie si la technique et les théories ne blessent pas l’humanité. Et délivrent des possibilités inespérées. Nos lieux sont ceux où les alliances entre la technique, la théorie et la vie s’élaborent. Vous devez exiger de nous que nous nourrissions une vision moderne du monde, une vision dans laquelle les humains et le futur désirable ont l’initiative, et non le marché et les diktats de la techno-science. Et vous devez nous donner l’argent public pour ça.

 

Vous n’avez plus de lieux où la puissance populaire s’organise. Vous n’avez plus de lieux où la capacité des gens à penser la situation dans laquelle ils vivent, à trouver des solutions par eux-mêmes, est entendue. Les gens ne veulent pas être aidés. Ils veulent être autorisés à désirer et faire par eux-mêmes. Nous pouvons vous aider. Nos lieux sont les seuls lieux où la délibération populaire sur la vie, la civilisation que nous voulons, a encore sa place. Où des situations locales peuvent être pensées calmement, avec l’aide des intelligences, et des solutions rêvées. Dans les pays où il y a un projet, les gens rêvent les solutions et s’arrangent pour que le rêve oriente la réalité. Nous sommes là pour cette articulation de la pensée et du rêve. Vous devez aider nos théâtres, nos musées, à devenir les espaces publics constituants que vous n’avez plus su donner aux gens. Vous devez nous aider à avoir des architectures publiques bonnes, branchées en nouveauté dans la vie des gens. Et vous devez exiger de nous que nous fassions ce travail de constitution de la puissance populaire. Et vous devez nous donner l’argent public qu’il faut pour ça, pour nos débats, nos grands travaux de la pensée avec les gens.

Alors, nous vivrons. Et vous aurez appris qu’il faut compter sur les gens et sur l’aide qu’ils peuvent vous apporter.

Marie-José Malis

 

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