Editorial 15-16

« Sûrement les choses changeront.
- Comment ? »

Friedrich Hölderlin, Hypérion

 

Mesdames et Messieurs, 
Les choses changeront.

« Les fils du soleil se nourrissent…
DE LEURS ACTES.
Ils tirent leur courage…
D’EUX-MÊMES. »

Elles changeront si par quelques outils et vertu, nous arrivons de nouveau à croire qu’il s’agira de subjectivités. Non de quelque puissance extérieure, fors le hasard.
Quand un adolescent réfléchit dans la paix, en dehors des regards du monde, des rires de ses camarades, de la détresse des adultes, au monde qui aurait la forme de ses désirs, que voit-il ? Je suis sûre que c’est la justice, un air gai et égal que les révolutionnaires appelaient la concorde, un monde d’énergie et de mérites, de fierté de soi. Un monde où l’on peut faire le bien, prendre soin de l’humanité, de la terre, et rire.
C’est une tâche. Pas une tare. Pas une naïveté risible.
En décembre 2014, les élèves du Lycée Le Corbusier d’Aubervilliers expliquent au Conseil Économique, Social et Environnemental pourquoi selon eux l’école fabrique du malheur et de l’échec, et comment elle pourrait fabriquer du bonheur et de la réussite. Quiconque veut voir ce moment purement rousseauiste peut aller sur le site du CESE. L’admiration des sages devant les enfants d’Aubervilliers dit que ce n’est pas une utopie. À ce moment, les sages se ressouviennent que c’est une tâche.
Un homme musulman dit à l’un de ses fils qui, après les meurtres de janvier, décide finalement de rejoindre les dealers de sa cité : « Mon fils, ta mère et moi, c’est pour vous que nous travaillons. Voici ce que nous allons faire : tout l’argent des salaires, on va le mettre dans le tiroir de la cuisine. Tu prendras tout ce que tu voudras et jamais je ne te demanderai pourquoi. Mais je t’en supplie, ne prends jamais l’argent de l’amertume. »
Ici, ce n’est plus la paresse qui guide le monde.
Nous, dans un théâtre, nous ne savons pas à la place des autres comment nous voulons vivre.
Nous ne pouvons qu’agir le fait que chacun de nous sait, et que le travail de civilisation est de conduire chacun de nous à ne pas flancher sur ce savoir. Je sais comment nous devrions vivre. Je dois apprendre à être fidèle au désir, à l’intuition du bien.
Qu’avons-nous si ce n’est pour commencer une capacité égale à tous ?
Qu’avons-nous reçu pour cette capacité ? Et qu’il est de notre devoir de partager :
Nous avons reçu le temps et la paix.
Nous avons reçu la confiance qu’il faut :
1°) pour trouver normaux ses désirs.
2°) pour apprendre que les désirs, les intuitions, s’essaient en formules, car beaucoup ne font pas harmonie concrète (id : blessent une trop grande partie du réel).
3°) pour progresser par le moyen d’une discipline, quelle qu’elle soit, un plan d’endurance, une stratégie pour entretenir le courage et l’estime de soi (id : il est dur de si peu produire dans sa vie de beauté, de bien, de contribution à la terre et au temps, quand la vie de chacun est de les désirer).
4°) et pour aller parfois si loin que s’éclaire l’autre scène de la vie : moi enfin transformé par l’énergie du monde, moi non plus maître, (non, plus jamais maître), mais enfant de la terre qui est recomposition, mort et naissance perpétuelles, tournesol de Van Gogh, pieds nus de Rimbaud, « Mais l’amour infini me montera dans l’âme », extase et abjection, tomber un jour dans les trous du monde. Et qu’est-ce que c’est donc à la fin sinon l’inversion du monde établi ? Aimer ce qu’on y redoutait ?
Et qu’est-ce que c’est donc à la fin que la fraternité ?
L’art fait le point sur les lieux, les phénomènes où se portent le dégoût et la peur, très exactement dans un monde donné : tous ces détails de pure révulsion qui en nous, rendent surhumain l’accueil fraternel de cette chose-là qui me défait, me fait vomir, me demande trop, me fait mourir. L’art montre le point de dégoût et organise l’amour de l’abject. Pour le peintre, c’est le dégoût de la brûlure du soleil, la haine et la désespérance d’un monde qui ne tient pas, qui hurle son chaos de couleurs, un monde formel idiot au fond, avec ses points lumineux, ses formes sans attache… Que peuvent l’œil humain et la main du peintre contre le ricanement des formes méchantes, imbéciles, obscènes ? Ils peuvent l’accueil nouveau. Ils peuvent au prix payé très fort nous faire frères de la matière violente, habitant avec elle, camarades. Et si nous acceptions d’habiter le monde de Van Gogh, sans doute que nous ne blesserions pas la terre dont la puissance incompréhensible nous fait peur, nous excite, nous pousse à l’asservir ou à la nier.
Au théâtre, ce sont les choses de la politique elle-même qui s’examinent. Et si nous n’allons pas là où la fraternité trouve son point de dégoût, nous n’irons nulle part. Car nous ne transformerons rien. Nous resterons nous-mêmes, sûrs de notre bon droit, oublieux de ceux à qui nous le retirons.
Le monde changera.

5°) pour ne pas revenir en arrière. Chacun sait que l’art lui-même peut se corrompre. Chacun sait que l’ennemi de Godard, c’est le cinéma, car la culture aussi collabore. Au fond, demandons-nous toujours si nous ne sommes pas au service des puissants, le cinéma au service de l’argent et de la pulsion, la peinture au service du roi et de sa liturgie, le théâtre au service de la fausse politique et de ses conformismes pseudo-progressistes…

On nous a dit beaucoup de choses cette année. Dans un effort sincère pour trouver les solutions. On nous a dit qu’il fallait que les minorités soient visibles, que la diversité soit reconnue et traitée, que les gens aient accès à un art simple, consolant ou violent, gai ou porteur de message, mais « généreux », leur faisant la place.
Je dis : l’art c’est l’art.
Je dis : la place n’est pas bonne. Personne ne l’aime comme telle. Tout le monde veut grandir.
Il est le chemin de la fraternité.
L’art s’accommode de toutes les cultures.
Il ne propose ni leur intégration ni leur cohabitation. Il propose la transformation profonde ; c’est un autre langage qui viendra, une autre culture, si neuve que nous serons dans elle comme des nouveau-nés frappés par l’intensité du réel, tous étrangers et frères.
C’est pourquoi c’est l’art qu’il faut. Il se fait. Il fera des sujets. Pas des victimes compensées.

 

Je rends hommage aux 70 personnes, jeunes et vieux artistes, spectateurs, salariés du théâtre, qui composent la « brigade » de La Commune, et qui prenant le temps de leurs samedis et de leurs dimanches viennent au théâtre se demander comment nous allons créer un lieu.
Je rends hommage à ce jeune homme de la brigade qui déclara pour nous tous qu’il fallait que nous apprenions de quoi la vie des gens était faite, que nous enquêtions sur elle, non par un désir de victimisation ou de simple sociologie, mais parce que nous ne savions rien au fond de ce que vivent les autres, et des pensées, des capacités qu’il y a dans la vie des autres. Je lui rends hommage d’avoir dit qu’enquêtant sans doute nous rencontrerions des choses, en eux et en nous, qui nous désespèreraient, la paresse, l’ignorance, l’erreur. Le réel est si décevant ! Le dégoût. Par où passera la fraternité obtenue, construite et le monde nouveau.
Je remercie ceux qui cette année nous ont donné de la force, des signes fréquents d’encouragement, d’affection.
C’était une vraie année, que personne n’aura vécue à notre place. Personne n’aurait pu commencer plus mal et personne, non plus, plus souverainement. Il est bon de n’avoir rien à perdre, d’être au pied du mur de son désir. La vie vient, la certitude que nous sommes venus vivre ici non l’histoire des autres, mais la nôtre, inconditionnelle en un sens.
Je remercie ceux que nous ne convainquons pas mais qui au nom de l’idée qu’ils se font de ce théâtre, endurent, persistent, cherchent à nous accueillir.
Je remercie la Ville d’Aubervilliers de nous avoir maintenu son soutien financier.

J’ai, pour ma part, perdu cette année l’Ami, l’homme à qui je dois tout de ma vie d’adulte et d’artiste. Un ami communiste, un élu, qui m’a donné tout ce qu’un être humain doit recevoir : la confiance en mes capacités, l’estime de moi-même, les moyens. Et la beauté de ce qui vient par-dessus le marché. Sa perte était un trou dans le monde et j’y suis tombée. Peu importe ici que je lui dise que je l’aimais. Mais puisque j’ai reçu de lui ce qu’un humain mérite, je dois me souvenir qu’un théâtre est un lieu où l’on donne cela. La confiance, l’amour de soi et l’amour de ses propres désirs, la maturation pour devenir un sujet qui va avec ses rêves, par où entre en nous l’infini qui est en tous.
À la jeunesse.
Aux étrangers, ouvriers des foyers, sans-papiers, qui ont choisi ce théâtre pour y déposer leur travail de pensée. Toute cette douceur, cette intelligence des hommes. Et quiconque les entend comprend ce que serait un pays s’il était rendu à l’idée, au désir, qu’en ont les étrangers. À eux qui sont peut-être les seuls humains admirables de ce temps. À leur avant-garde.
Au philosophe, aux artistes qui ont senti que ce lieu était fait par les gens, et que nous étions quelque part. Aux artistes qui comme le propose Pirandello croient vraiment (sans retour en arrière) à l’art et aux gens ; ce qui est la chose la plus difficile.
Aux gens d’Aubervilliers qui ont participé à nos pièces, à nos ateliers, qui ont dit ce qu’ils pensaient, qui ont apporté leur désir dans les débats, qui sont très cordiaux, très désireux de justice, et sacrément trempés, et qui sont devenus les amis de ses murs, les hôtes qu’on s’honore d’avoir, et parfois, et c’est le bonheur, de vraiment rendre heureux.

Aux problèmes du théâtre. À son arithmétique. À ses aventures de l’esprit : il faut aller là-bas, donner le baiser à la laideur, à la plaie, à la matière idiote, à l’obstacle, à la murène qui dort dans nos ventres, à la violence, à la grandiloquence (la mienne, oh oui !), à l’amour du luxe et de la cruauté, à la passion de l’ignorance et de la paresse. Il faut aller chercher les déclarations sans amis faciles : celle qui dit que le mal n’existe pas, celle qui dit que l’homme n’existe pas, celle qui dit que la liberté est sans reste. C’est là que commence le courage. C’est là que commence l’avenir. C’est là aussi, quand on a comme le dit Pasolini, « transhumanisé et organisé », que se met à danser, dans une paix de paradis sur terre, la vie, beauté bizarre. C’était ainsi un soir à Aubervilliers, sur le plateau de Jérôme Bel, l’idée n’était plus détachée de la vie, et cela semblait une nouvelle terre, une petite ferme humaine où l’on aurait réappris à vivre en dansotant, avec son petit magot d’infini. Et tout le monde semblait enfin être reposé, dingue, égal. Cela sera cette année encore. Cette année où le théâtre a 50 ans.

Marie-José Malis

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