Editorial 14-15

Mesdames, Messieurs,

Ces derniers mois, entrant à Aubervilliers, il me semblait que tout devait être repris sur le mode du devoir. Il me semblait que je devais travailler, moi aussi, entre les autres, à réparer beaucoup de choses. La principale était une chose spirituelle, comme on dit que l’époque a un esprit. Il me semblait que notre époque, si elle avait encore quelques vertus, n’en avaient que de prudentes. Longtemps, nous n’avons eu que notre faculté à être lucides et critiques. N’être dupe de rien, se méfier, c’était la marque de l’intelligence. Et rêver, c’était tourner notre imagination vers un monde moins agressif. « Moins quelque chose », ça ne fait pas complètement un rêve. Qui aurait dit à la Commune qu’il fallait simplement atténuer ce monde-ci ?

Bien sûr, nous avons appris le dégoût de ce qui parle fort sans concevoir en soi l’appel des conséquences ; le dégoût de ce qui parle fort sans que jamais l’amour des gens ne l’arrête. Et ne l’oblige. Et le théâtre aussi a longtemps parlé fort, content de lui, de sa « supériorité » politique.
Bien des artistes nous ont aidé à le faire taire un peu, et à l’obliger à mettre dans sa parole un peu du manque du monde. Ce qui manque aux gens, le réel de leurs besoins, doit être la mesure de l’invention du théâtre. On ne passe pas par-dessus.

Pourtant est à l’œuvre autre chose.
Dans le manque, monte un désir.
Le travail à présent est de plusieurs ordres.

D’abord, il est de dire que le désir est la vérité de l’homme. Une époque qui rend le désir honteux, est une époque qui blesse sa jeunesse. Faire entrer dans l’esprit que vouloir vivre comme des hommes vrais, est une question perdue, une question ramenée seulement à l’espace de la vie privée, est un acte odieux.
Toute la politique que nous pourrons mener, me semble-t-il, sera déjà de donner à sentir la joie d’une humanité qui reprend confiance dans son désir. C’est un acte public. Et le théâtre est un lieu public, pour ça.

Ensuite, il faut, pas à pas, retrouver le chemin de quelques actes qui ne soient pas immédiatement affaiblis ou corrompus par l’ordre du monde. Si le désir rentre dans sa tanière aujourd’hui, c’est sans doute que de lui aux actes, peu de choses restent. Fidèles.

A cet égard, le théâtre n’est pas une exception. Notre système, notre marge de manœuvre pour le vivifier sont très étroits. J’en sais maintenant, aux frais de ma conscience, un peu plus là-dessus…
S’il y a une exception du théâtre, de l’art, ce n’est pas un slogan qui l’épargne du reste de la crise de notre monde. Certains de nos camarades, intermittents, précaires, ont parfaitement retourné cette question. Ils disent aux travailleurs, aux chômeurs, que nous ne sommes pas à côté. Ce que de nous on attaque, notre liberté DANS et POUR le travail, est ce que de vous on veut définitivement retirer. Il y a dans le travail artistique, ses manières de faire et de penser, et dans l’organisation économique qu’il implique, une chose qui vaut pour tous. Mais aussi, ce que de nous on attaque, c’est notre propre capacité à penser notre situation. Qu’est-ce que ce pays, la France, où avec Rousseau, des hommes ont inventé l’idée de vertu, c’est-à-dire la capacité de tous à aimer et à penser par eux-mêmes le bien commun, qu’est-ce que ce pays qui fait des réformes sans s’appuyer sur les efforts de pensée et de justice fournis par les gens eux-mêmes ?

S’il y a une exception de l’art, elle est un devoir. Il faut se souvenir que la force viendra seulement si nous pouvons inventer quelques actes qui répondent aux pensées. A l’art est donné l’espace du courage et de la rigueur, celui de l’invention de nouvelles formules où se vérifie le lien entre le désir et la possibilité de le vivre. C’est un devoir, c’est la moindre des choses : nous sommes payés pour ça. Il faut être pasoliniens.

C’est ce que je pense, c’est ce que je crois, et cela m’impressionne. C’est comme un serment intimidant avec lequel je dois trouver une manière de vivre. Alors, pour retrouver le chemin des actes, pour ne pas non plus fuir ou m’affaisser tout de suite  -  je me suis donnée quelques effets de méthode. Et d’abord, j’ai réveillé la bonne vieille méthode qui consiste à prendre les choses au pied de la lettre.

Puisque j’avais un lieu, puisque je l’avais voulu, ma question a donc été : est-ce que le lieu est bon pour l’art ?
Est-ce que le lieu pouvait permettre que nous fassions du théâtre qui sans lui n’existerait pas, qui n’aurait pas cette beauté-là ?
Mais aussi est-ce que le lieu nous donnerait de vivre, avec les autres artistes, avec le public, autrement ? de manière plus juste ?

Le théâtre de la Commune était né d’une conquête : Jack Ralite, Gabriel Garran avaient obligé l’Etat à admettre qu’un espace comme la banlieue méritait aussi la décentralisation dramatique. Pas seulement les capitales de province, mais aussi cet espace de vie, avec sa pauvreté, sa vitalité laborieuse et urbaine, sa capacité intense à adresser des questions essentielles au monde central. C’était donc admettre qu’il y avait un ici particulier, une altérité ô combien véridique, qui méritait mais aussi nourrissait la beauté pour tous, c’est-à-dire la quête d’une vie vivable pour tous.

Et je me suis dit, donnons-nous un programme : ainsi est née l’idée des «pièces d’actualité».
Les pièces d’actualité c’est faire la démonstration qu’un art nouveau, juste, étonnant, peut partir de la vie des gens eux-mêmes. Elles partent d’une question tirée de ce que vivent les gens de cette ville, elles traitent cette question avec eux, elles montrent que les gens se posent des questions essentielles, précises, senties.
Ces pièces d’actualité seront jouées au théâtre ou dans d’autres lieux de la ville, le lieu des gens.
Elles offriront l’occasion de débats, de moments de partage public où la passion de la pensée, la confiance, et la joie vigoureuse de la polémique, seront restituées.
Et j’ai voulu que ce programme soit confié à des artistes que j’admire, parce qu’il est pour moi comme une déclaration intense dont le paradoxe m’importe. Je dis que c’est du lieu que naîtra le renouveau de l’art. Contre l’idée d’un art sans adresse précise. Maguy Marin, Laurent Chetouane, Olivier Coulon-Jablonka ouvriront le feu de cette première saison.
Les pièces d’actualité se livreront au fur et à mesure de leur conception. C’est un suspens. Leur objet, leur thème, leur lieu, apparaîtront comme une surprise qui s’accorde aux événements. La vie bouge et le théâtre l’attrape.

J’ai ensuite pensé que le lieu redonnait un cadre à la confrérie. Cette confrérie existe à peine, abîmée par le système de production, mais aussi par un temps où la définition de nos disciplines, de nos « champs communs » est livrée aux tâtonnements.
Nous avons donc associé quatre artistes et un auteur : Alain Badiou, Jonathan Châtel, Laurent Chétouane, Françoise Lepoix, Catherine Umbdenstock. Je voudrais que ce théâtre apparaisse comme une maison commune où nous aimerions nous retrouver pour penser l’époque, penser les actes que nous pouvons faire pour elle, en vrais contemporains émus ensemble, émus par une situation que nous recommencerions à penser comme « à nous ».
Et je repense aux avant-gardes. Que serait l’art sans quelques aventures passionnées de contemporains qui se parlent, se contredisent, se stimulent, se disputent terriblement, se reconnaissent et s’admirent, et cela publiquement, au nom d’une idée ?

Nous avons aussi commencé à créer une «fabrique». Plusieurs artistes (Michel Cerda, Elise Chatauret, Maxime Chazalet, Amélie Enon, Aurélia Ivan, Pascal Kirsch, Magali Montoya) à qui nous avons confié la pensée d’un espace de travail qu’ils pourraient partager. Que feront-ils de cet espace libéré à leurs usage et désir ? C’est, je le voudrais, la vocation que pourrait prendre la salle de répétitions des 4 Chemins. Il y manque durement les moyens financiers, mais mon devoir c’est de les trouver. L’institution aussi doit réapparaître comme un espace d’invention. Elle n’est pas le lieu assis des pratiques toutes faites. Elle doit être considérée comme un partenaire des conquêtes de nouveaux modes d’organisation. Si à la fin, nous ne laissons pas, en laissant nos théâtres, de la nouveauté profonde dans les manières de nous organiser, à quoi cela aura-t-il servi ? La Région, le Département, l’Etat, doivent nous entendre sur ce point.

J’ai enfin décidé qu’il fallait prendre au pied de la lettre l’idée d’espace public.
Hospitalité aux gens de la ville. Le restaurant du théâtre ouvrira à midi. Il donne sur le square Stalingrad et c’est un bonheur. Il accueillera dans l’après-midi les activités des associations.
Espace public constituant. Puisqu’il n’y en a plus, des lieux où la capacité des individus est convoquée à penser le pour tous, des lieux qui constituent, c’est-à-dire qui nous donnent des outils pour nous former, nous orienter, que le théâtre soit celui qu’il nous reste. Conférences, séminaires d’Alain Badiou, colloques, ateliers, brigades, et surtout cadres, formes, formules où nous réapprenons à penser ensemble… Se donner une méthode, se donner de l’espérance.

J’ai enfin, des fondateurs du théâtre de la Commune, retenu que le vrai lieu de théâtre était celui où la jeunesse venait librement. Parce qu’elle y trouvait un espace pour elle, pour sa propre vitalité et aussi pour sa propre inquiétude enfin reconnue, prise comme une ressource pour tous. La jeunesse, je pense qu’il nous faut la constituer comme une alliance d’elle-même avec elle-même. Je pense qu’elle doit donner au monde une force que, seule, elle a mais qu’elle doit apprendre à nommer, à distinguer. Je voudrais mettre en contact des mondes jeunes séparés, jeunesse des banlieues et jeunesse qui semble plus épargnée des bancs de fac’. Mais c’est la même vérité de la détresse et du besoin, la même splendeur des aspirations. S’ils pouvaient s’aider mutuellement… Je créerai des ateliers et des pièces avec eux, nous ferons aussi une web série, nous apprendrons ensemble à nommer le monde et notre cœur en lui.

J’annonce enfin ici, sous le chapitre du lieu, que ce théâtre doit entrer dans une phase de transformation architecturale. Il est abîmé. Et pourtant, une beauté simple, fraternelle, celle de son étrange formule pauvre et droite, qu’il a toujours voulue pour lui-même, pourrait lui être redonnée, avec des moyens sobres, ce qui est toujours mieux.

Voilà l’énoncé de mon devoir et de ce qui a été, si impressionnant à envisager, au fond aussi comme un moment mélancolique de ma vie, scrupuleux, gravement ému, parfois pris dans le doute de ma force. Et comme une enquête pour savoir si nos vieux CDN étaient encore les supports à notre désir jeune.
Cette enquête doit durer, c’est le chantier.

Mais maintenant, je peux libérer la joie.
Si j’avais demandé à Jean-Luc Godard : «voici mon théâtre, il s’appelle la Commune, et c’est un cendre dramatique national à Aubervilliers, qu’en ferais-tu ?» Il m’aurait dit que cela seul suffit à faire une œuvre. Tant de choses sont comme un programme dans ce nom.
Alors, voici le premier programme.
Je crois que notre saison est magnifique.
J’admire certains de mes pairs. Ils sont ici : Jérôme Bel, Maguy Marin, Matthias Langhoff, Rodrigo Garcia, et avec eux, plus jeune, plus inconnu en France, Laurent Chetouane. Que mes autres amis programmés me pardonnent de citer l’amour des maîtres, des plus courageux d’entre nous.
J’aime Alain Badiou. Il m’aide à vivre. Et ma force, si elle se nourrit de quelques aides, vient de lui, d’entre les vivants.
Et tous les autres, je les prends dans mon cœur comme des frères.
Chacun d’entre eux parle au nom de son art. Sauver son art, sauver son travail, c’est sauver le monde.

Et moi, je viens au-devant de vous avec Hölderlin. Et avec toute ma piété pour des gens qui, comme lui, ont su ne pas être des renégats. Ne pas renier ce que fut la vraie vie, pour Höderlin celle de la Révolution Française, et pour nous : le devoir de penser le présent dans une obligation. Celle de réinventer le rêve vivable du pour tous. Une époque qui n’a pas ça, tue beaucoup de vie.
Et avec lui arrivent des idées, des idées dont les termes vont bien à Aubervilliers. Les voici. C’est Pasolini qui les nomme, Pasolini qui lui aussi, comme les artistes que vous entendrez dans cette brochure, se demandait comment il se faisait qu’à l’intérieur de nous-mêmes nous acceptions l’ordre monstrueux de tant d’injustices visibles :
Parce qu’il y a – nous voici au nœud de la question – une idée directrice que tout le monde partage, sincèrement ou insincèrement, l’idée que la pauvreté est le plus grand malheur du monde, et que donc à la culture des classes pauvres doit se substituer la culture de la classe dominante.
En d’autres termes, notre faute (…) consisterait à croire que l’histoire n’est et ne saurait être que l’histoire bourgeoise.

À de nouvelles pensées ! dont le théâtre doit faire apparaître les formes et les vivants aimables. A une nouvelle douceur, qu’il nous faut arracher avec tant de force du désir et de la pensée claire. A l’intuition d’une nouvelle joie de vivre.

Merci à l’équipe qui crée avec moi, aux travailleurs du théâtre de la Commune, à Frédéric Sacard, directeur-adjoint, aux artistes qui ont fait des actes d’une confiance étonnante, aux gens de cette ville qui ont fait d’elle une idée.

Marie-José Malis – juin 2014

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