Colloque « Quelle pensée de l’être-ensemble ? »

8 Décembre au 10 Décembre 2015

Quelle pensée de l’être-ensemble s’éprouve au théâtre? Ce colloque aimerait étudier la réflexion analytique et/ou existentielle de notre être en commun qu’initient certaines œuvres performatives contemporaines. Bien au-delà du lieu et de l’instant partagés, le théâtre, la performance, la danse ou des installations permettent parfois au spectateur de connaître une autre appréhension de la norme, du collectif ou de l’action, voire de se resituer. L’espace sans finalité de l’art offre une liberté d’expérimentation et de pensée particulière dans ce domaine pré-politique.

DÉVELOPPEMENT DE L’ÊTRE-ENSEMBLE
DANS LES ARTS PERFORMATIFS CONTEMPORAINS ?

Colloque international à Paris, organisé par Eliane Beaufils, avec le soutien du Labex Arts H2H, de l’université Paris Lumière et de l’Université Paris 8, et en partenariat avec le théâtre de la Commune, Aubervilliers, 8-10 décembre 2015.

Nombreux sont les philosophes à revenir sur la question de la communauté à l’heure de la dispersion des individus dans des réseaux et un monde globalisé. Ainsi, depuis les années 1980-1990, les réflexions prennent en compte des individus certes souvent libres mais post-souverains, créatifs mais démunis de certitudes.

Le terme de communauté n’en reste pas moins délicat, voire discrédité : ses racines mythiques l’associent à une essence et une intériorité, le terme garde de fortes connotations religieuses, utopiques, quand il ne rappelle pas des passés totalitaires. A l’encontre de ces conceptions héritées du passé, Jean-Luc Nancy s’est demandé si la communauté n’était pas quelque chose qui se partageait plutôt qu’elle ne se construisait (normativement) ; se résolvant progressivement à abandonner le terme pour privilégier les expressions plus ternes de « l’être-ensemble », ou de « l’être-avec ». Fait est qu’on assiste depuis les années 2000 à un retour de la réflexion sur la communauté, qui ne serait pas seulement « désœuvrée », « inavouable », « affrontée » ou « à venir », et ce retour « va main dans la main avec un retour du politique » (Siegmund). On peut penser une communauté au-delà du munus, du devoir (Esposito), et on peut penser une politique qui se fonde sur le politique : sur la communication d’expériences sociales originaires dans un « avec », que Nancy définit comme lieu, où les différents modes d’arrangement et d’évaluation de l’existence peuvent s’exprimer. « Le commun n’aurait pas à se présenter comme le sujet du sens mais comme son lieu », « ni spontané ni calculé » ; un lieu qui permet le « mouvement par lequel on va hors de la simple identité », mouvement du sens, hors de valeurs déjà données, de rapports déjà établis (Jean-Luc Nancy).

Le théâtre et les autres arts performatifs semblent à d’aucuns constituer un lieu privilégié pour « être-avec » et impulser un mouvement de sens. Ne présentent-ils pas une possibilité de le penser tout en l’éprouvant ? Ou inversement une possibilité de vivre l’être-avec et ainsi de le repenser ? Le fait est cependant qu’il ne suffit pas d’être ensemble pour que se produise un mouvement de l’en-commun et que celui-ci soit par ailleurs un laboratoire de sens.

Le problème tient peut-être même au fait que la communauté tend à « être le fétiche » du théâtre (Rebentisch) : nous sommes tellement convaincus que le théâtre et les arts participatifs sont un creuset privilégié de l’être-ensemble, que nous sommes volontiers acquis aux expériences menées. Or si les arts performatifs ont multiplié depuis cinquante ans les expériences de participation, d’immersion, de choralités et de fictionnalisation du spectateur, il importe d’aborder les tentatives menées à l’aune des nouveaux ouvrages critiques sur le sujet. Certains penseurs, notamment Claire Bishop, Juliane Rebentisch et Shannon Jackson, ont souligné ces dernières années qu’il importait de questionner de nombreuses entreprises artistiques, parce qu’elles s’épuisent dans une forme de bonne conscience. Il ne s’agit pas seulement de pointer du doigt la part d’instrumentalisation, voire de manipulation inhérente à maintes actions participatives et immersives. Mais de s’interroger sur le bienfondé de certaines esthétiques relationnelles : les communautés constituées durant les représentations sont souvent idéalisées, à croire que nous n’attendons que ce moment pour échanger des propos signifiants, si bien que certaines performances semblent se situer de manière postapocalyptique dans un univers où les gens n’entrent plus en relation les uns avec les autres et seraient simplement heureux de le faire (Dan Karlholm). Il convient par ailleurs de prendre en considération la nature des relations intersubjectives qui se tissent au cours d’un projet participatif, la part de réflexion personnelle, créative, qui est sollicitée et qui pourrait peut-être porter au-delà du moment présent. La question se pose de manière générale si la participation est propre à générer du sens quand elle n’entend avoir aucune finalité. Ne nourrit-elle pas par ailleurs souvent une empathie peu réflexive, ou au contraire des résistances qui en font une forme de consensus superficiel et artificiel ? Kai van Eikels fait remarquer le fréquent renvoi à soi, à des processus de reconnaissance par les autres, voire à l’instrumentalisation de l’autre, si bien qu’on reste souvent spectateur de sa propre performance, sur un mode parfois beaucoup moins ouvert à l’autre que dans un dispositif frontal. Pour Juliane Rebentisch et Claire Bishop, l’art performatif le plus avancé aujourd’hui réfléchit la participation comme problème, non comme solution.

Ce colloque n’entend donc pas se concentrer d’abord sur les processus participatifs, mais sur des spectacles qui permettent un développement en commun de la pensée sur des enjeux communs. L’ouvrage de Nikolaus Müller-Schöll, Performing politics, et celui de Shannon Jackson, Social Works, semblent indiquer que les arts performatifs peuvent, difficilement certes, être des laboratoires de la pensée (voire de l’action) commune, autoréflexive et appelant à penser en commun. Le colloque entendra de ce fait se concentrer sur des projets artistiques qui privilégient deux dimensions en particulier : être des projets de la pensée, non seulement conceptuels mais foncièrement ouverts ou troubles, en sorte que leur indétermination appelle la pensée du spectateur. Des projets non autonomes, sans fin calculée, qui ne peuvent se déployer qu’avec une activité particulière du spectateur. L’ouverture seule cependant peut solliciter l’imagination du spectateur sans qu’il ne mette sa pensée en jeu dans un mouvement de sens qui le dépasse. Comment promouvoir « un art dialogique du spectateur » (Weiler) ? Il s’agira de se demander quelles formes d’appels à la pensée sont susceptibles de s’accompagner d’un dépassement de la pensée narcissique, confortant les idées davantage qu’elle n’est en mouvement. Un tel mouvement d’ouverture à l’Autre de la pensée, qui est aussi un Autre de soi et que Waldenfels appelle responsivité, va sans doute de pair avec une conscience de ce mouvement, mais cette autoréflexivité est secondaire vis-à-vis du sens qui se dessine dans un en-commun : sens qui se déplierait dans un entre, un faire « commun », tout en « faisant sens » pour soi (Nancy). Une telle pensée, qui a trait à notre existence commune, nos désirs et nos recherches communs, tout en excédant des catégories, des objets ou des relations existants, a une dimension existentielle – d’autant qu’elle peut comprendre une mise en jeu du statut « habituel » de spectateur sous une forme ou une autre. Mais excéder des catégories, des objets, des relations n’implique-t-il pas malgré tout de s’y rapporter ? Les formes performatives n’incluent-elles pas en ce cas une dimension critique de nos habitus gestuels, de notre approche des objets et des autres, ou de nos mécanismes de pensée ? Pour qu’un faire-sens en commun puisse être un laboratoire de l’en-commun, comment les interrogations portent-elles sur ou partent-elles de notre relation aux autres et à nos représentations sans nous enfermer dans un geste critique défensif et sans nous faire retomber dans une co-présence mythologisée ?

Le colloque entend donc surtout approcher certains travaux (parfois connus) sous un angle particulier ; se nourrir le cas échéant des nouvelles méthodes et champs d’études apparus ces dernières années : phénoménologie théâtrale, études de spectateur, nouvelles études sur l’espace, ou sur l’empathie, neurosciences, études interdisciplinaires sur la convivialité, les Arts of Hosting ou de l’agir en commun.

Il se focalisera sur trois axes :

1/ des réflexions plus théoriques, de nature esthétique, philosophique ou psychosociologique, sur des modes ou des cadres de pensée qui permettraient de penser l’en-commun tout en l’éprouvant dans un être-avec dépassant une communauté des spectateurs. Quels modes de co-présence, de jeu et d’activité sont pensables ? Faudrait-il, comme le suggère Lehmann, qu’il y ait une alternance de moments plus représentationnels et de moments qui ne le soient pas pour produire une tension productive ?

2/ des analyses monographiques, à la fois phénoménologiques et herméneutiques, de projets qu’on peut rattacher à un théâtre de la pensée. Parmi les sujets envisageables, on peut imaginer les réflexions sur des actes de la vie courante, telles qu’elles ont fait l’objet de maintes performances et chorégraphies (manger, se déplacer, se confesser…) ; les nouvelles formes de choralités apparues ces dernières années ; les réflexions sur les codes, les normes et les valeurs, y compris par l’intermédiaire d’enfants qui favorisent une relation un peu différente au spectateur, ou encore par la réflexion de l’anormal ; les interrogations qui mettent en abyme ou en cause notre statut de spectateur, y compris notre statut de client de spectacle ou de spectateur politique ; des projets de narration spéculative, ou poétique. Pensons par exemple à des travaux de J. Lacoste, Grand Magasin, Ph. Quesne, B. Charmatz, I. Müller, X. Le Roy, She She Pop, Gob Squad, Les Chiens de Navarre, C. Schlingensief, R. Pollesch, M. Ingvartsen, J. Bel, Forced Entertainment, The Builders Association, Markus § Markus, entre de nombreux autres. Comme le montre Eiermann dans son étude de Manual Focus de Mette Ingvartsen, les spectacles peuvent intégrer des moments de participation mais faire essentiellement appel à la pensée du spectateur, c’est-à-dire à son implication dans un nouveau plan de pensée et de relations….L’en-commun avec le spectateur est alors à la fois autoréflexif, critique et créatif.

3/ le deuxième champ, tout à fait différent, serait celui de l’art social, cherchant à combiner un effet social et un projet artistique dans une sorte de réflexion réciproque des deux actions. Ces travaux qui relèvent du « social turn » (Bishop) cherchent à déjouer les reproches de manipulation et d’absence d’appel à une pensée constructive, ou les reproches d’en appeler uniquement à l’empathie et au désir, et de ne s’inscrire que dans l’instant. Plus encore que dans les projets précédemment évoqués, ce sont des personnes non artistes ou des situations courantes qui nous interpellent et nous invitent à les repenser. Chacun peut se sentir concerné soit par la démarche de l’artiste, mettant son art au service de personnes précaires ou handicapées par exemple, soit par celle d’une population avec laquelle se déroule l’expérience, par exemple des piétons. Mise en abyme et création semblent aller de pair avec un appel à la pensée et au sens mais est-ce toujours le cas ?

Ici encore des études de projets et d’artistes très différents sont envisageables : T. Hirschhorn et A. Mik, le collectif Wunderbaum (The New Forest) et Rimini Protokoll (conférence climatique), tous les projets liant les Arts of Hosting et l’art, Samuel Bianchini, Yvain von Stebut, Marie Preston, Lucy et Jorge Orta…. Comme ce colloque aura lieu pendant un sommet climatique qui posera avec une acuité rare la question de notre futur, nous accueillerons volontiers des réflexions portant sur des projets écologiques, post-croissants, expérimentaux d’autres formes de vivre-ensemble.

 

Pour toute question, vous pouvez contacter Eliane Beaufils, MCF Université Paris 8 : elianebeaufils (at) aol.com. Les communications se feront en anglais et en français.

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